À quelques mois de l’élection présidentielle de 2025, le paysage politique camerounais connaît une effervescence inédite. Plusieurs personnalités longtemps perçues comme des piliers du régime de Paul Biya — certains ayant occupé des postes ministériels clés — annoncent leur démission ou prennent publiquement leurs distances avec le gouvernement. Ces défections provoquent autant d’enthousiasme que de méfiance.

Des démissions en trompe-l’œil?

Pour une partie de l’opinion, ces départs relèvent plus de la manœuvre stratégique que du réveil de conscience :

  • Opportunisme politique : sentant la fin imminente d’un rĂ©gime Ă  bout de souffle, certains voudraient se repositionner pour incarner le « changement » sans en avoir jamais Ă©tĂ© les artisans.
  • ContrĂ´le de l’opposition : ces dĂ©missions pourraient ĂŞtre utilisĂ©es comme une stratĂ©gie de diversion : crĂ©er une fausse alternance maĂ®trisĂ©e, pour Ă©viter une rupture rĂ©elle du système.
  • LĂ©gitimation extĂ©rieure : la mĂ©diatisation de rencontres entre certaines de ces figures et les diplomates occidentaux, notamment français, jette une ombre sur la sincĂ©ritĂ© de leurs intentions.

Le facteur France: entre continuité et soupçons

La France reste perçue par une frange importante des Camerounais comme le parrain tutélaire du régime Biya. Depuis les indépendances, sa politique africaine est souvent jugée néocoloniale et conservatrice, privilégiant la stabilité au changement démocratique.

  • La visite de hauts gradĂ©s de l’armĂ©e française et la rencontre de l’ancien ministre Issa Tchiroma avec l’ambassadeur de France alimentent les thĂ©ories d’un transfert de pouvoir orchestrĂ©, non pour libĂ©rer le peuple, mais pour prĂ©server les intĂ©rĂŞts gĂ©opolitiques français.
  • L’absence de condamnation ferme des dĂ©rives du rĂ©gime par la France depuis 40 ans fragilise toute tentative actuelle de repositionnement diplomatique.

⚖Entre mémoire et vigilance : quelle attitude adopter ?

Le peuple camerounais — et en particulier les forces citoyennes et les mouvements sociaux — doit naviguer entre espoir et prudence :

  • Il est lĂ©gitime de ne pas rejeter d’emblĂ©e toute personne issue du système si celle-ci dĂ©montre une rupture claire, des actes forts et une volontĂ© de rĂ©paration.
  • Mais il est impĂ©ratif de ne pas se laisser confisquer la parole et la lutte par ceux qui hier encore Ă©taient complices de la rĂ©pression, du nĂ©potisme, et de la confiscation des libertĂ©s.

Le piège pour l’opposition réelle

La vraie opposition — issue de la société civile, des jeunes mobilisés, des diasporas et des partis ayant souffert de l’arbitraire — court un risque réel de marginalisation si elle se laisse :

  • Phagocyter par des figures recyclĂ©es, connues pour leur versatilitĂ©.
  • Diviser par des alliances prĂ©cipitĂ©es, dictĂ©es par l’illusion d’un « grand front commun » sans clartĂ© idĂ©ologique.
  • Utiliser comme faire-valoir dans des scĂ©narios oĂą les dĂ©s sont dĂ©jĂ  pipĂ©s.

Enseignements du passé

Le Cameroun a déjà vu des figures de rupture trahir leur mandat une fois arrivées aux portes du pouvoir ou récupérées par le système. Le cas de certaines alliances post-électorales en 2018 ou les cooptations subites sont des leçons à méditer.

Conclusion : Le changement ne peut être une répétition déguisée

Le vrai changement ne viendra ni des salons diplomatiques, ni d’une manœuvre de repositionnement interne du régime. Il viendra:

  • D’une mobilisation citoyenne structurĂ©e et durable
  • D’une opposition indĂ©pendante, Ă©thique, courageuse, enracinĂ©e dans le vĂ©cu du peuple
  • D’un refus de la mĂ©moire courte, et d’une exigence de clartĂ© de la part de tout acteur politique

À celles et ceux qui se lèvent pour un nouveau Cameroun, la vigilance reste la première arme. On ne construit pas l’avenir avec les ruines d’un passé non assumé.

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Mə̂fò Nyàpgùŋ

Docteure en leadership organisationnel, éducatrice, poétesse, traductrice et militante des droits humains. Je dirige des projets autour de la mémoire collective, de l’engagement citoyen, de l’éducation multilingue et de la voix des femmes africaines dans l’espace public.

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2 Comments

  • Bonjour Maffeu,
    Très belle perception et analyse de l’actualitĂ© politique au Cameroun.
    Qu’est-ce que le citoyen lamda peut faire pour un changement pacifique, par les urnes quand tout semble perdu Ă  l’avance?
    La question autour d’un code Ă©lectoral concensuel n’est pas toujours rĂ©solue, or les Ă©lections s’approchent …
    Cordialement

    • Se rĂ©signer serait une erreur. Il faut continuer Ă  demander le changement. Il faut ‘inscrire, voter, mais surtout surveiller son vote. Lire l’article sur comment surveiller son vote.

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