Ce que la notion de Ndo révèle des sociétés bamiléké, de leurs blessures collectives et de leurs mécanismes de régulation morale — entre cosmologie traditionnelle, trauma transgénérationnel et responsabilité communautaire
Par Mə̂fò Nyàpgùŋ | Voix Plurielles
Il est des mots qui traversent les générations comme des ombres. Des mots que l’on prononce à voix basse, souvent avec crainte, parfois avec résignation. Dans les familles bamiléké des Grassfields camerounais, le Ndo — également orthographié Ndoh ou Doh selon les langues et les chefferies — est de ceux-là. On l’évoque pour expliquer une série de malheurs inexpliqués, une maladie persistante, un échec répété, une mort prématurée. On le craint, on le cherche, on tente parfois de le « lever ».
Mais que désigne réellement ce terme ? Et que révèle-t-il, au-delà de son contenu immédiatement spirituel, des structures profondes de la cosmologie bamiléké, de ses mécanismes de régulation morale et sociale, et de la façon dont les sociétés africaines ont historiquement pensé la responsabilité, la réparation et l’équilibre collectif ?
Cet article se propose d’examiner le Ndo dans toute sa complexité — ni pour le réduire à une superstition archaïque, ni pour l’absolutiser comme vérité indiscutable, mais pour le lire comme un système culturel cohérent porteur d’une philosophie morale et d’une mémoire collective. Il examine ensuite comment cette notion résonne dans la diaspora bamiléké contemporaine, notamment à la lumière des recherches sur le trauma transgénérationnel. Il conclut sur les conditions d’une réappropriation critique et lucide de cet héritage.
I. La cosmologie bamiléké : les ancêtres, les vivants et l’ordre invisible
1.1 Les morts ne sont pas morts : le fondement de la relation aux ancêtres
Pour comprendre le Ndo, il faut d’abord comprendre la cosmologie bamiléké dans son ensemble — et notamment sa conception de la mort et des relations entre les vivants et les défunts. Dans la tradition bamiléké, la mort n’est pas une rupture définitive. Elle est une transition vers un autre mode d’existence.
Kuipou (2015), dans son étude publiée dans la revue Communications, rappelle que chez les Bamiléké, les ancêtres sont considérés comme des intermédiaires entre Dieu (Si ou So selon les groupes linguistiques) et les vivants.¹ Ils occupent un monde spirituel depuis lequel ils continuent de veiller sur leurs descendants, d’intercéder en leur faveur ou de signaler leur mécontentement. Ils sont, pour reprendre une formule connue, des « gardiens invisibles » de la famille et de la communauté — ce que Kuipou appelle une « police invisible » de l’ordre moral.
Cette conception est fondamentalement relationnelle : les vivants ont des obligations envers les morts (rites funéraires, culte des crânes, offrandes, respect des interdits transmis), et les morts ont des responsabilités envers les vivants (protection, guidance, médiation avec le sacré). Lorsque cet équilibre est rompu — d’un côté ou de l’autre — des conséquences s’ensuivent.
« La tradition est [chez les Bamiléké] un moyen de communication entre les défunts et les vivants, car elle représente la ‘parole’ des ancêtres. Elle fait partie d’un vaste réseau de communication entre les deux mondes, englobant la prière, les offrandes, les sacrifices, les mythes. » — Kuipou, Communications, 2015¹
1.2 Le culte des crânes : quand la mémoire devient matière
L’expression la plus concrète de cette relation aux ancêtres est le culte des crânes — une pratique centrale dans la tradition bamiléké, documentée par plusieurs anthropologues dont Pradelles de Latour (1991, 1997) et plus récemment par des missions du Musée du Quai Branly (2022).² Les Bamiléké considèrent que l’esprit d’un défunt réside dans son crâne. Après les funérailles et une période de deuil appropriée (généralement plusieurs années), le crâne est exhumé et ramené dans le sanctuaire familial — la « case des crânes » — où il devient un objet de vénération et d’intercession.
Ce rite n’est pas accessible à tous les défunts. Selon Kuipou (2015), pour être « ancestralisé » — c’est-à-dire admis dans le panthéon des ancêtres vénérés — le défunt doit avoir rempli certaines conditions : être mort de « bonne mort » (les morts par noyade, suicide ou accident graves sont exclus), avoir été marié et avoir laissé une descendance, avoir fait preuve d’intégrité morale de son vivant, et avoir fait l’objet des cérémonies d’ancestralisation.¹
Ces conditions révèlent une dimension éthique fondamentale : la cosmologie bamiléké est aussi une éthique. L’accès au statut d’ancêtre protecteur n’est pas automatique — il récompense une vie bien vécue selon les valeurs communautaires. Et inversement, un défunt qui n’a pas respecté ces valeurs peut devenir une source de perturbation pour ses descendants plutôt qu’une source de protection.
1.3 L’animisme et le totémisme dans la vision bamiléké du sacré
Kouosseu et Datidjo (2018), dans leur analyse du système de croyances bamiléké, rappellent que l’animisme et le totémisme occupent une place centrale dans l’univers spirituel de ce peuple.⁴ La nature — les arbres, les rivières, les animaux — est habitée de forces invisibles qui peuvent influencer le destin des individus et des communautés. Certains lieux sont sacrés. Certains animaux sont totémiques. Certaines plantes ont des propriétés rituelles précises.
Dans ce cadre cosmologique, tout est lié. Les actes humains ont des répercussions au-delà du visible. Les paroles prononcées dans des contextes rituels ont un poids qui dépasse leur signification immédiate. Et les pactes conclus entre individus, entre familles, ou entre les vivants et les ancêtres, engagent bien plus que les parties directement concernées.
II. Le Ndo : définition, formes et mécanismes
2.1 Qu’est-ce que le Ndo ?
Le terme Ndo (ou Ndoh, ou Doh selon les variantes linguistiques des différentes chefferies bamiléké) désigne, dans son acception la plus générale, une influence négative susceptible d’affecter une personne, une famille ou une lignée. Cette influence peut avoir plusieurs origines : un pacte sacré rompu, une parole donnée non tenue, une injustice grave commise, une transgression d’un interdit rituel, une faute envers un ancêtre, ou encore une malédiction prononcée par un ascendant offensé.
La terminologie précise varie selon les groupes linguistiques des Grassfields. Kuipou (2015) mentionne le « doh touə pfe » — littéralement « la malédiction due aux ancêtres, aux morts » — comme l’une des formes les plus redoutées, celle qui ne peut être levée que par des rites spécifiques accomplis sur les crânes des ancêtres concernés.¹ Allafrica (2012) décrit le Ndoh comme « l’épée de Damoclès pour tout acte de trahison, de désobéissance ou de mauvais comportement envers un ascendant ».³
Il est essentiel de souligner la diversité des formes que peut prendre le Ndo. Il ne s’agit pas d’un phénomène monolithique. Selon les contextes, il peut renvoyer à une malédiction prononcée explicitement par un aîné, à une conséquence automatique d’une transgression rituelle, à une perturbation causée par des ancêtres « oubliés » ou mal honorés, ou encore à l’effet d’un pacte ancestral dont les obligations n’ont pas été transmises ou respectées.
2.2 Les conditions d’émergence du Ndo
Dans la tradition bamiléké, le Ndo n’apparaît pas de manière aléatoire. Il résulte de ruptures spécifiques dans l’ordre moral et cosmologique. On peut identifier plusieurs catégories de situations génératrices :
La trahison d’une parole donnée ou d’un pacte sacré. Dans les sociétés bamiléké, la parole engage profondément. Certains engagements — la dot, les serments d’alliance entre familles, les pactes de sang entre chefferies — ont une dimension rituelle qui les rend sacrés. Leur trahison est perçue non seulement comme une faute morale envers les personnes directement concernées, mais comme une transgression de l’ordre invisible qui gouverne les relations humaines.
La transgression des interdits rituels. Chaque famille, chaque chefferie, chaque lignée a ses propres interdits (appelés « fè » dans certains groupes linguistiques) : des comportements, des aliments, des lieux ou des pratiques prohibés en vertu de l’histoire ancestrale de la lignée. La transgression de ces interdits — même involontaire, même commise par ignorance — peut déclencher des conséquences spirituelles.
L’oubli ou la négligence des devoirs envers les ancêtres. Comme le rapporte Kuipou (2015), les ancêtres qui se sentent « oubliés », « négligés » ou « rejetés » peuvent réclamer de façon plus ou moins véhémente le respect qui leur est dû — sous forme de maladies, de malheurs répétés ou de dysfonctionnements familiaux.¹ Kuipou et Kamdem Kamgno (2024) précisent que « un manquement, un oubli, une incapacité temporaire d’accomplir un acte rituel à destination des ancêtres peuvent provoquer un ‘rappel à l’ordre’ ».⁸
La commission d’une injustice grave. Le Ndo peut aussi être la conséquence d’une injustice commise envers un autre être humain — humiliation abusive, vol, meurtre non réparé, exclusion injuste. Dans cette acception, il fonctionne comme un mécanisme de justice immanente : ce que l’on a fait aux autres finit par revenir, parfois différé, parfois amplifié, mais toujours présent.
2.3 Les effets attribués au Ndo
Les effets attribués au Ndo sont variés et touchent toutes les sphères de l’existence : maladies chroniques sans cause médicale identifiée, morts répétées dans une lignée, échecs professionnels ou commerciaux persistants, stérilité, conflits familiaux récurrents, accidents, troubles psychiques. Dans la logique bamiléké, ces manifestations ne sont pas de simples coïncidences : elles sont des signaux — des communications des ancêtres ou des conséquences des ruptures morales commises.
Thomas (1982) a documenté, dans une perspective comparative africaine, comment de nombreuses sociétés subsahariennes attribuent aux morts mal honorés ou aux injustices non réparées un pouvoir de perturbation sur les vivants.⁶ Cette conception n’est pas propre aux Bamiléké — elle s’inscrit dans un cadre cosmologique partagé par de nombreuses traditions africaines, où la frontière entre le monde des vivants et celui des morts est poreuse et traversée en permanence.
2.4 Le Ndo comme instrument de justice
L’une des dimensions les plus méconnues du Ndo — souvent éclipsée par son association avec la peur et le malheur — est sa fonction de justice. Dans la pensée bamiléké traditionnelle, le Ndo n’est pas seulement une punition mystique arbitraire. C’est aussi un mécanisme de régulation sociale et morale — un rappel que les actes ont des conséquences, que les paroles portent un poids, et que l’individu reste lié à la communauté, aux ancêtres et à une certaine éthique collective.
Zahan (1980), dans sa synthèse sur la religion et la spiritualité africaines, analyse comment les systèmes de croyances africains intègrent des mécanismes de régulation morale qui fonctionnent en l’absence d’institutions judiciaires formelles.⁷ Le Ndo remplit précisément cette fonction dans les sociétés bamiléké : il est le garant invisible d’un ordre moral que les institutions humaines ne peuvent pas toujours faire respecter. Il dit : ce qui échappe au regard des hommes n’échappe pas au regard des ancêtres.
Le Ndo n’est pas seulement une peur. C’est aussi une éthique. Il dit que les actes ont des conséquences, que les paroles portent un poids, et que nul n’avance seul dans l’existence.
III. Le Ndo et le trauma transgénérationnel : une lecture contemporaine
3.1 Quand la psychologie rejoint la cosmologie
La notion de trauma transgénérationnel — ou trauma intergénérationnel — désigne la transmission des effets psychologiques et physiologiques d’un trauma vécu par une génération aux générations suivantes, sans que ces dernières aient directement vécu l’événement traumatique. Ce concept, développé initialement dans les années 1960 à partir d’observations sur les enfants de survivants de l’Holocauste, a été depuis étendu à de nombreux contextes : descendants de victimes de l’esclavage, de l’apartheid, des génocides, des violences coloniales.
Les recherches sur le trauma transgénérationnel montrent que les petits-enfants de rescapés de l’Holocauste étaient surreprésentés de 300 % parmi les consultations psychiatriques par rapport à leur représentation dans la population générale.¹¹ Des mécanismes similaires ont été documentés chez les descendants de victimes de l’apartheid en Afrique du Sud, chez les descendants d’esclaves africains-américains, et dans d’autres contextes de violence collective.
Ces résultats invitent à relire le Ndo avec un regard nouveau. Lorsque des générations successives dans une famille bamiléké observent des schémas répétitifs de malheur, de blocage ou de dysfonctionnement — sans pouvoir les expliquer rationnellement — la notion de Ndo offre un cadre culturel pour nommer ce qui se passe. Et ce cadre, si on l’examine avec soin, n’est pas si éloigné de ce que la psychologie contemporaine nomme la transmission transgénérationnelle du trauma.
3.2 Le Ndo comme langage du trauma non nommé
Halbwachs (1950) a montré que la mémoire collective se construit dans et par les pratiques sociales partagées.¹⁵ Ricoeur (2000) distingue la « mémoire empêchée » — celle que les traumatismes rendent inaccessible — de la « mémoire manipulée » et de la « mémoire obligée ».¹⁴ Ces concepts s’appliquent avec une pertinence particulière au contexte bamiléké.
Les populations bamiléké ont traversé des violences historiques considérables. La guerre d’indépendance camerounaise (1955–1971) a laissé des traumatismes profonds dans de nombreuses familles des Grassfields : villages brûlés, déplacements forcés, assassinats de leaders politiques et culturels, ruptures des transmissions traditionnelles.¹⁰ Ces traumatismes, rarement nommés explicitement dans les familles ou dans les espaces publics, ont néanmoins été transmis — sous forme de comportements, d’attitudes, de peurs, de silences, et parfois de croyances sur les causes des malheurs familiaux.
Wielenga (2017), dans son analyse comparative du trauma transgénérationnel au Rwanda et en Afrique du Sud, a montré que les sociétés qui ne traitent pas institutionnellement leurs traumatismes collectifs les voient ressurgir dans les générations suivantes — souvent sous des formes déplacées, incompréhensibles pour ceux qui les vivent.¹² Cette observation invite à se demander : dans quelle mesure ce que les familles bamiléké attribuent au Ndo est-il aussi, en partie, la manifestation de traumatismes collectifs non nommés et non traités ?
3.3 Les schémas familiaux répétitifs : entre spirituel et psychologique
Dans la diaspora bamiléké, de nombreuses personnes évoquent des « blocages récurrents », des « schémas familiaux qui se répètent », des « tensions inexplicables » ou un « sentiment de rupture intérieure ». Ces expériences sont souvent interprétées à travers le prisme du Ndo. Mais elles peuvent aussi être lues — non pas de façon exclusive, mais complémentaire — à travers le prisme du trauma transgénérationnel.
Les recherches de Chilisa, Major et Khudu-Petersen (2017) sur les paradigmes de guérison postcoloniaux en Afrique soulignent l’importance d’approches qui articulent les savoirs psychologiques occidentaux avec les systèmes de connaissance africains — plutôt que de les opposer.¹³ Dans cette perspective, consulter un guérisseur traditionnel et consulter un thérapeute ne sont pas des démarches incompatibles : elles opèrent sur des registres différents mais potentiellement complémentaires.
Fanon (1961) avait été l’un des premiers à analyser comment la violence coloniale désorganise non seulement les structures sociales et politiques des peuples colonisés, mais aussi leurs structures psychiques — leur rapport à eux-mêmes, à leur culture, à leur identité.⁹ Cette désorganisation ne se limite pas à la génération qui l’a vécue directement : elle se transmet, sous des formes souvent méconnaissables, aux générations suivantes. Ce que le Ndo nomme dans le langage de la cosmologie, la psychologie du trauma transgénérationnel le nomme dans un autre langage. Ce n’est pas la même chose — mais ce n’est pas non plus sans rapport.
IV. Les risques d’instrumentalisation : pour une lecture critique
4.1 Quand la peur devient outil de contrôle
Toute vérité peut être détournée. Et le Ndo n’échappe pas à ce risque. Un système symbolique qui repose sur la peur de conséquences invisibles et invérifiables peut être instrumentalisé — utilisé pour contrôler, exclure, manipuler ou soumettre.
Plusieurs formes d’instrumentalisation du Ndo méritent d’être nommées clairement. La première est l’instrumentalisation au profit de certains détenteurs du pouvoir rituel : des personnes présentées comme capables de « diagnostiquer » ou de « lever » le Ndo peuvent exercer une emprise considérable sur des individus vulnérables, en créant une dépendance aux consultations, aux rites et aux offrandes coûteuses. La seconde est l’utilisation du Ndo pour justifier des exclusions sociales : expliquer l’échec ou la maladie de quelqu’un par le Ndo peut conduire à le marginaliser plutôt qu’à lui apporter du soutien.
La troisième, peut-être la plus insidieuse, est la paralysie psychologique : lorsqu’une personne croit que son destin est scellé par une malédiction ancestrale invincible, elle peut cesser d’agir, d’entreprendre, de chercher des solutions pratiques à ses problèmes. La fatalité spirituelle peut devenir un obstacle à l’agentivité personnelle.
Mbembe (2000) a analysé comment les systèmes de croyances africains ont parfois été réinterprétés ou réinventés dans des contextes postcoloniaux pour servir des intérêts politiques ou économiques spécifiques.¹⁶ Cette observation n’invalide pas les traditions en question — elle invite à une vigilance critique envers leurs usages contemporains.
4.2 Discernement, recul critique et responsabilité
La juste posture face au Ndo n’est ni le rejet systématique — qui condamnerait sans examen un système culturel cohérent porteur d’une philosophie morale sérieuse — ni l’acceptation aveugle — qui abandonnerait la pensée critique face à un héritage parfois mal transmis ou délibérément instrumentalisé.
Elle consiste à distinguer, dans la tradition du Ndo, ce qui relève d’une sagesse éthique authentique (la conviction que les actes ont des conséquences, que la communauté et les générations passées nous constituent, que la responsabilité morale est fondamentale) de ce qui relève d’usages qui enferment, paralysent ou exploitent.
Cette distinction n’est pas toujours facile. Elle requiert une formation, un espace de dialogue ouvert, et des interlocuteurs capables de naviguer entre les savoirs traditionnels et les outils critiques contemporains. C’est précisément ce que des espaces comme La’akam, le musée bamiléké de Pittsburgh, ou des associations culturelles de la diaspora peuvent offrir : des lieux où la tradition peut être honorée et questionnée simultanément.
V. Le Ndo dans la diaspora : entre double fracture et quête de libération
5.1 La double fracture diasporique
Pour les membres de la diaspora bamiléké vivant en Europe, en Amérique du Nord ou ailleurs, le rapport au Ndo est particulièrement complexe. Éloignés de leur terre ancestrale, séparés des interlocuteurs traditionnels (guérisseurs, notables, fon), souvent formés dans des systèmes éducatifs qui n’accordent aucune légitimité aux savoirs spirituels africains, beaucoup vivent une double fracture.
D’un côté, une distance avec les traditions : les codes, les rituels, les langues dans lesquelles le Ndo prend sens sont devenus partiellement inaccessibles. De l’autre, une difficulté à interpréter ce qu’ils ont hérité : les schémas familiaux, les peurs transmises, les silences sur l’histoire familiale produisent des effets visibles, mais leur signification reste obscure faute de cadre interprétatif adéquat.
Le résultat est parfois un malaise identitaire profond. Entre la rationalité des pays d’accueil et les croyances ancestrales, certains oscillent sans espace de dialogue. La peur du Ndo peut devenir source d’anxiété chronique — d’autant plus paralysante qu’elle ne peut être ni partagée avec les collègues du pays d’accueil, ni complètement déposée chez les anciens restés au pays.
5.2 Nommer pour ne plus subir
La psychologie du trauma transgénérationnel enseigne une vérité fondamentale : ce qui n’est pas nommé se transmet autrement. Les silences familiaux ne protègent pas les générations suivantes des traumatismes qu’ils cherchent à taire — ils les transmettent sous des formes plus opaques, plus difficiles à reconnaître et donc plus difficiles à traiter.
Nommer le Ndo — l’examiner, le questionner, en comprendre les origines dans l’histoire familiale, distinguer ce qui relève d’une transgression réelle et réparable de ce qui relève d’une peur transmise sans fondement — est une étape vers la libération. Non pas la libération par le déni, mais la libération par la compréhension.
Dans ce travail, les deux registres peuvent s’articuler : le registre traditionnel (consultation d’un guérisseur, accomplissement de rites de réparation appropriés) et le registre psychologique (thérapie, travail de groupe, narration de l’histoire familiale). Ils ne s’excluent pas. Ils opèrent sur des dimensions différentes d’une même réalité.
5.3 Le rôle des espaces communautaires et culturels
Des espaces comme La’akam, les associations culturelles bamiléké en diaspora, ou le musée bamiléké de Pittsburgh jouent un rôle crucial dans ce travail de réappropriation critique. Ils offrent des lieux où la tradition peut être transmise sans être absolutisée, questionnée sans être rejetée, et mise en dialogue avec les savoirs contemporains sans être réduite au folklore.
Doho (2008) a montré comment les espaces communautaires et les arts performatifs peuvent fonctionner comme des lieux de guérison collective — des espaces où les récits familiaux et communautaires peuvent être mis en mots, portés collectivement, et transformés.¹⁹ Le musée du Quai Branly, dans sa mission de 2022 sur les rituels bamiléké, a également montré l’intérêt d’une documentation scientifique rigoureuse des pratiques magico-religieuses de l’Ouest camerounais — une démarche qui contribue à leur préservation tout en les inscrivant dans un dialogue avec les savoirs académiques.¹⁷
Nora (1984) a montré que lorsque les milieux de mémoire naturels se fragilisent, les communautés doivent créer des lieux de mémoire institutionnels pour préserver ce que l’oubli officiel menace d’effacer.¹⁸ Pour la diaspora bamiléké, ces lieux de mémoire sont aussi des espaces où le Ndo peut être abordé — non pas comme un tabou ou comme une certitude, mais comme une question ouverte qui mérite une réponse collective, lucide et respectueuse.
Conclusion : de l’ombre vers la lucidité
Le Ndo demeure un sujet complexe, sensible et profondément enraciné dans l’imaginaire culturel bamiléké. Il traverse les générations, traverse les océans avec la diaspora, traverse les frontières entre le spirituel et le psychologique, entre la tradition et la modernité.
Cet article n’a pas prétendu trancher la question de son existence ou de sa réalité ontologique. Ce n’est pas son propos. Son propos est de montrer que le Ndo, compris dans toute sa complexité, est porteur d’une philosophie morale cohérente (les actes ont des conséquences, les paroles portent un poids, la communauté et les ancêtres nous constituent), d’une mémoire collective précieuse (les ruptures historiques, les injustices non réparées, les silences familiaux), et d’une invitation à la responsabilité (ce qui n’est pas réparé se transmet).
La véritable maturité culturelle face au Ndo n’est pas dans l’adhésion aveugle ni dans le rejet méprisant. Elle est dans la capacité à interroger honnêtement cet héritage — à en extraire la sagesse éthique tout en résistant aux usages qui enferment, paralysent ou exploitent. Elle est dans la création d’espaces — familiaux, communautaires, institutionnels — où cette interrogation peut avoir lieu sans peur ni caricature.
Car au fond, la question la plus importante n’est pas seulement : « Le Ndo existe-t-il ? » La question est : « Que révèle-t-il de nous ? De nos peurs ? De nos héritages ? Et de ce que nous refusons encore d’affronter collectivement ? » Comprendre nos ombres est parfois la première étape vers la lumière.
Ce qui n’est pas nommé se transmet autrement. Le Ndo n’est peut-être pas seulement une malédiction ancestrale. C’est peut-être aussi le nom que nos traditions ont donné aux blessures que nous n’avons pas encore su guérir.
Mə̂fò Nyàpgùŋ | Voix Plurielles — voix-plurielles.com
Références
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Kuipou, R. (2015). Le culte des crânes chez les Bamiléké de l’ouest du Cameroun. Communications, 97(2), 93–105. https://doi.org/10.3917/commu.097.0093
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