Dr. Adelaide Madiesse-Nguela

Ces derniers mois, le discours politique au Cameroun a été marqué par une tendance inquiétante : l’utilisation stratégique d’un langage incendiaire pour saper les symboles nationaux et renforcer des récits ethniques divisifs. Un exemple frappant en est la décision d’Abel Elimbe Lobe de qualifier le héros national camerounais, Ernest Ouandie, de « bandit ». Cet épithète chargé de sens, bien loin d’être une insulte isolée, s’inscrit dans une stratégie plus large de délégitimation visant à affaiblir l’opposition et à accentuer la polarisation d’une société déjà fragmentée.

L’instrumentalisation politique du langage

La rhétorique de Lobe n’est pas le fruit du hasard : il s’agit d’un effort délibéré pour ternir l’héritage d’Ouandie, qui incarne les luttes et les aspirations collectives d’un peuple. En qualifiant un héros national de criminel, Lobe cherche à éroder l’autorité morale que ces figures symboliques détiennent. Cette tactique va au-delà de l’attaque individuelle ; elle vise à discréditer les institutions et les communautés qui y sont associées. En invoquant le terme « bandit », Lobe tente de réécrire les récits historiques et de rejeter la responsabilité des problèmes du pays sur des groupes ciblés. Cette manipulation langagière constitue une arme politique puissante, surtout dans un contexte où les structures de pouvoir traditionnelles sont remises en question.

Renforcer les préjugés et les stéréotypes

Les propos de Lobe s’inscrivent dans la continuité des sentiments xénophobes longtemps dirigés contre le peuple Bamiléké. Son habitude d’accuser cette communauté de spoliations foncières et d’autres méfaits présumés se retrouve dans sa rhétorique actuelle. En qualifiant une figure respectée de criminel, il renforce des stéréotypes négatifs préexistants, peignant certains groupes ethniques ou politiques comme intrinsèquement peu fiables ou dangereux. Ce discours ne se contente pas de justifier des politiques d’exclusion ; il légitime également des attitudes discriminatoires qui continuent de marginaliser ces communautés minoritaires. En somme, l’emploi d’un langage aussi incendiaire risque d’enraciner des divisions aux conséquences durables sur la cohésion sociale.

Saper l’unité nationale

L’unité nationale repose sur des symboles partagés et une mémoire collective des luttes passées. Des héros tels qu’Ernest Ouandie constituent des piliers d’une identité nationale unifiée, incarnant la résilience et les aspirations d’une population diversifiée. S’attaquer à de telles figures est une manœuvre calculée visant à fragmenter cette unité. En jetant le doute sur l’intégrité d’un icône nationale, Lobe sème les graines de la division, opposant ainsi différents segments de la société. Cette tactique est particulièrement dangereuse dans un pays déjà confronté à des tensions internes et à des griefs historiques, car elle compromet la construction d’un récit national cohérent et inclusif.

Retombées potentielles et répercussions internationales

Les conséquences de ce type de rhétorique dépassent largement le cadre de la politique intérieure :

Escalade des divisions sociales :

Lorsque des figures influentes utilisent des qualificatifs péjoratifs à l’encontre d’icônes nationales, elles accentuent les fractures existantes. Un langage polarisant peut attiser les tensions ethniques et politiques, conduisant à une instabilité sociale accrue, voire à des violences.

Normalisation des discours haineux :

Dénigrer publiquement des figures vénérées contribue à instaurer un climat où la rhétorique extrême devient acceptable. Cette normalisation risque d’encourager d’autres groupes à adopter un langage tout aussi incendiaire, érodant ainsi les standards d’un débat public respectueux.

Impact sur le débat politique :

Dans un contexte où la discussion est dominée par la xénophobie et des griefs historiques, les débats politiques constructifs se retrouvent relégués au second plan. Au lieu de traiter des questions cruciales telles que la corruption, l’inégalité ou le recul démocratique, le discours politique se perd dans des conflits identitaires, entravant ainsi le progrès et les réformes.

Répercussions internationales :

Sur la scène mondiale, de telles tactiques divisives peuvent ternir la réputation du Cameroun. Un pays embourbé dans des conflits internes et caractérisé par une rhétorique incendiaire risque de voir ses relations internationales se détériorer, ce qui pourrait avoir des conséquences concrètes sur les investissements étrangers, les partenariats diplomatiques et l’image globale du pays en tant que partenaire stable dans les affaires régionales et mondiales.

Conclusion

Qualifier un héros national de « bandit » dépasse largement le cadre d’une attaque personnelle ; il s’agit d’une manœuvre calculée destinée à délégitimer l’opposition et à exploiter les préjugés historiques pour des gains politiques. La rhétorique d’Abel Elimbe Lobe mine non seulement un symbole précieux de l’unité nationale, mais contribue également à créer un environnement dans lequel les discours haineux et la division se normalisent. Alors que le Cameroun fait face à des défis majeurs tant sur le plan intérieur qu’à l’échelle internationale, les retombées de ce langage incendiaire pourraient avoir des conséquences profondes et durables. Reconnaître et contrer ces stratégies divisives est essentiel pour favoriser un débat politique fondé sur la vérité, l’unité et le progrès.

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Mə̂fò Nyàpgùŋ

Docteure en leadership organisationnel, éducatrice, poétesse, traductrice et militante des droits humains. Je dirige des projets autour de la mémoire collective, de l’engagement citoyen, de l’éducation multilingue et de la voix des femmes africaines dans l’espace public.

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