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Au-delà de la « Bêtise » : Anatomie d’un Système Electoral Verrouillé

Une Réponse à François Soudan sur l’Opposition Camerounaise


Introduction : La Question Mal Posée

François Soudan interrogeait recemment la « bêtise » supposée de l’opposition camerounaise. Mais cette question, bien qu’elle révèle une frustration légitime, détourne l’attention du véritable problème : le Cameroun ne souffre pas d’une opposition « bête », mais d’un système électoral sciemment conçu pour empêcher toute alternance démocratique. Après 43 ans de pouvoir de Paul Biya, l’échec répété de l’opposition n’est pas le fruit de l’incompétence, mais le résultat d’une architecture institutionnelle qui transforme chaque élection en simulacre démocratique.


I. L’Illusion du Choix : Onze Candidats, Zéro Alternative

Le Piège de la Division Arithmétique

La présence de onze candidats face à Paul Biya illustre moins la « bêtise » de l’opposition que l’efficacité d’un système conçu pour la fragmenter :

Le Scrutin à Un Tour : Cette règle, maintenue depuis des décennies, garantit qu’une opposition divisée ne peut jamais l’emporter, même avec une majorité cumulée des voix.

L’Encouragement Tacite à la Candidature Multiple : Le régime ne décourage jamais la multiplication des candidatures d’opposition. Au contraire, il facilite leur émergence par des procédures d’enregistrement sélectives.

La Carotte Financière : Les candidats reçoivent des subventions publiques, créant une incitation économique à la candidature, même sans chance de victoire.

L’Éviction Stratégique de Maurice Kamto

L’invalidation de la candidature de Maurice Kamto n’est pas un accident procédural, mais une opération chirurgicale :

  1. Le Piège du Boycott de 2020 : En boycottant les élections locales et législatives, Kamto a été privé du vivier d’élus nécessaires pour valider sa candidature présidentielle.
  2. La Prophétie Auto-Réalisatrice : Le système pousse l’opposition vers des choix tactiques (boycott) qui deviennent ensuite des justifications légales pour l’exclusion.
  3. L’Absence de Protestation : Contrairement à la Côte d’Ivoire, l’éviction de Kamto n’a provoqué aucune mobilisation massive, révélant une société civile désarmée par quarante ans de répression.

II. Les « Barons du Nord » : Figures Imposées d’une Opposition de Façade

Bello Bouba Maïgari et Issa Tchiroma Bakary : Les Opposants de Service

Ces deux figures incarnent parfaitement la stratégie du pouvoir :

Des Adversaires Domestiqués : Anciens ministres du régime, ils représentent une opposition « acceptable » qui ne remet jamais en cause les fondements du système.

La Division Ethnique Instrumentalisée : Leur rivalité « cordiale » reflète les divisions régionales que le pouvoir entretient soigneusement.

L’Illusion de la Compétition : Leur présence permet au régime de prétendre à un pluralisme démocratique tout en s’assurant de leur inefficacité.

L’Opposition de Figuration

Les autres candidats, « respectables individuellement mais condamnés à la figuration », remplissent une fonction précise : diluer le vote protestataire et maintenir l’illusion démocratique.


III. L’Architecture de l’Invincibilité : Comment le Système se Perpétue

Les Mécanismes Institutionnels

1. La Commission Électorale (ELECAM) :

2. Le Code Électoral :

3. L’Administration Territoriale :

Les Mécanismes Extra-Institutionnels

1. Le Chantage Économique :

2. La Répression Ciblée :

3. La Manipulation de l’Ethnicité :


IV. La « Léthargie Nationale » : Produit d’un Système, Pas d’une Nature

La Résignation Apprise

L’absence de mobilisation populaire après l’éviction de Maurice Kamto n’est pas le signe d’une indifférence naturelle, mais le résultat de :

1. Quarante Ans de Conditionnement :

2. La Précarité Économique :

3. La Fragmentation Sociale :

L’Exception Ivoirienne : Pourquoi Pas le Cameroun ?

La mobilisation observée en Côte d’Ivoire après l’éviction de Gbagbo et Thiam contraste avec l’apathie camerounaise pour des raisons structurelles :

1. La Société Civile :

2. Les Médias :

3. La Diaspora :


V. Au-delà de l’Opposition : Repenser la Question Démocratique

Les Vrais Défis

1. La Réforme Institutionnelle : Aucune opposition, aussi unie soit-elle, ne peut triompher sans :

2. La Reconstruction du Lien Social :

3. L’Alternance Générationnelle :

Les Leçons de l’Histoire

L’exemple du Sénégal (alternance de 2000) ou du Ghana (alternance de 2000 et 2008) montre que l’Afrique peut connaître des transitions démocratiques réussies, mais seulement quand certaines conditions sont réunies :

  1. Une société civile active et organisée
  2. Des médias indépendants
  3. Une opposition unie autour d’un projet clair
  4. Un système électoral permettant la compétition
  5. Une communauté internationale vigilante

Au Cameroun, aucune de ces conditions n’est actuellement réunie.


Conclusion : Répondre à François Soudan

Non, l’Opposition Camerounaise N’est Pas « Bête »

Elle évolue dans un environnement conçu pour la neutraliser. Qualifier de « bêtise » ce qui relève d’un système de contraintes revient à :

  1. Blâmer les victimes plutôt que d’analyser les mécanismes de domination
  2. Naturaliser ce qui est le produit de choix politiques délibérés
  3. Détourner l’attention des vraies questions institutionnelles

La Vraie Question

Plutôt que de s’interroger sur la « bêtise » de l’opposition, la question pertinente serait : « Comment un système politique peut-il maintenir sa domination pendant 43 ans en Afrique du XXIe siècle ?

La réponse réside dans la sophistication d’un appareil de contrôle qui :

L’Enjeu de 2025

L’élection du 12 octobre 2025 ne sera pas un test de l’intelligence de l’opposition, mais une épreuve de vérité pour la démocratie camerounaise elle-même. Face à un système aussi verrouillé, l’espoir ne réside peut-être pas dans l’union tactique de l’opposition actuelle, mais dans l’émergence de nouvelles formes de contestation qui échappent aux cadres traditionnels du jeu politique imposé par le pouvoir. Car au final, c’est peut-être le système lui-même qui est devenu « bête » : tellement rigide qu’il ne peut plus s’adapter aux aspirations d’un peuple qui mérite mieux que ce simulacre démocratique.


« Un peuple qui accepte la dictature par lassitude mérite-t-il sa liberté ? La question n’est pas de savoir si l’opposition est bête, mais si nous avons encore le courage de croire en la démocratie. »

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