Du 26 au 28 mars 2027, la communauté est invitée à « se souvenir pour comprendre, et à comprendre pour construire ». Un an après l’ouverture de son musée, La’akam entend faire de la mémoire non un tombeau, mais un chantier.

— Voix-Plurielles


Après l’ouverture, en avril 2026, du musée du Génocide bamiléké de Pittsburgh — inauguré à l’occasion de sa sixième commémoration annuelle [1] —, l’association La’akam franchit une nouvelle étape. Du 26 au 28 mars 2027, elle organisera la septième édition de la Commémoration des martyrs bamiléké, sous un thème qui résume son ambition : « Se souvenir pour comprendre, comprendre pour construire » — et, sur son affiche, cette formule : « un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir » [2].

Pendant trois jours, conférences, visite du musée, activités culturelles, gala de collecte de fonds et rencontre communautaire permettront de réfléchir à l’histoire de la guerre d’indépendance du Cameroun, à la préservation du patrimoine bamiléké et au rôle qu’un musée communautaire peut jouer dans la reconstruction d’une identité longtemps confrontée au silence, à la fragmentation et à l’effacement. Cette édition sera aussi marquée par un hommage à Bissi Mag, artiste camerounais que l’association compte parmi les siens, disparu à l’été 2026.

Une histoire longtemps maintenue dans l’ombre

La commémoration intervient dans un contexte historique nouveau. En janvier 2025, la Commission mixte franco-camerounaise sur le rôle de la France dans la répression des mouvements indépendantistes et d’opposition entre 1945 et 1971 a remis aux présidents français et camerounais un rapport scientifique de près de mille pages [3]. Fruit du travail de quatorze chercheurs, de l’analyse d’environ 1 100 cartons d’archives, de quelque 2 300 documents déclassifiés et d’une centaine d’entretiens, il confirme qu’une véritable guerre de décolonisation s’est déroulée au Cameroun, et documente la répression politique, policière et militaire dirigée contre l’Union des populations du Cameroun (UPC) et les populations soupçonnées de la soutenir : déplacements forcés, regroupements de populations, internements, torture, exécutions, destruction de villages[3]. L’Ouest, et particulièrement le pays bamiléké, fut l’un des principaux théâtres de cette violence après l’indépendance du 1ᵉʳ janvier 1960, les opérations engagées sous administration française se prolongeant dans l’appui apporté au gouvernement camerounais contre les nationalistes [3].

La terminologie demeure toutefois un enjeu. La’akam et une partie des militants de la mémoire parlent de « génocide bamiléké » pour désigner les violences massives et les traumatismes subis par les populations de l’Ouest. Le rapport de la Commission, lui, établit l’existence d’une guerre et d’une répression d’une extrême violence, mais ne formule pas de qualification juridique de génocide [4]. Cette distinction doit être présentée avec rigueur : elle ne diminue ni la souffrance des victimes ni la nécessité de poursuivre les recherches, mais rappelle que reconnaissance mémorielle, interprétation historique et qualification juridique ne relèvent pas toujours des mêmes processus.

Le musée comme lieu de mémoire et de réappropriation

Dans ce contexte, le musée n’est pas un simple espace d’exposition. Il peut devenir un lieu où objets, photographies, archives, témoignages, musique et traditions orales rétablissent des liens entre le passé et le présent. Pour une communauté diasporique, il répond à plusieurs besoins.

Préserver les traces, d’abord. La disparition progressive des témoins directs rend urgente la collecte des récits de vie, des photographies familiales, des documents, des chansons et des objets liés à la guerre. Sans effort méthodique de conservation, une part de cette histoire risque de s’éteindre avec celles et ceux qui l’ont vécue. Mais constituer une archive communautaire exige des protocoles précis : inventaire, identification des propriétaires, numérisation, conservation préventive, conditions de prêt ou de don, protection des données sensibles.

Transmettre, ensuite. Beaucoup de jeunes Bamiléké nés ou élevés hors du Cameroun connaissent les aspects visibles de leur culture — danses, vêtements, gastronomie, cérémonies — sans toujours maîtriser l’histoire politique et sociale qui a façonné leur communauté. Le musée peut relier ces dimensions et montrer que l’identité bamiléké ne se réduit ni à des objets décoratifs ni à une image d’entrepreneuriat : elle comprend aussi des langues, des institutions traditionnelles, des formes de solidarité, des expressions artistiques, des traumatismes collectifs et des luttes pour la dignité. L’UNESCO, dans sa recommandation de 2015, voit précisément dans les musées des espaces de transmission, d’apprentissage, de dialogue et de réflexion sur les identités collectives, et insiste sur la participation des communautés à l’interprétation de leur patrimoine [5].

Reconstituer une identité dispersée, aussi. Répartie entre de nombreux pays et univers linguistiques, la diaspora bamiléké tire de cette dispersion une richesse, mais aussi une fragilité pour la transmission. Installé à Pittsburgh, le musée peut devenir un point d’ancrage — non pour figer l’identité dans le passé, mais pour montrer comment elle se transforme, se transmet et dialogue avec le monde contemporain.

Transformer la douleur en conscience, enfin. Un musée consacré à une histoire violente ne doit pas enfermer la communauté dans la souffrance : il doit aider à comprendre les mécanismes de la violence politique, du silence institutionnel et de la déshumanisation, favoriser la reconnaissance des victimes et le dialogue entre générations. Il peut aussi relier l’histoire camerounaise à des questions universelles — droits humains, justice, résistance, responsabilité des États, protection des civils.

Les défis d’un musée communautaire

L’ouverture du musée est une réussite ; sa pérennité dépendra de plusieurs défis.

Le premier est celui de la rigueur scientifique. Les expositions devront distinguer témoignages, traditions familiales, interprétations militantes et faits attestés par les archives. Un comité scientifique associant historiens, archivistes, anthropologues, linguistes et représentants communautaires renforcerait la crédibilité de l’institution.

Le deuxième tient à la professionnalisation de la gestion. L’UNESCO recommande aux musées des inventaires fiables, un personnel qualifié, des politiques de conservation, des financements équilibrés et des partenariats durables — et rappelle que la recherche de revenus ne doit pas primer sur les fonctions premières de conservation, de recherche, d’éducation et de transmission[5].

Le troisième est le financement. Le gala du 27 mars devra contribuer à la conservation des collections, à la numérisation des archives, à la formation des bénévoles et à la stabilité du lieu [2]. Pour installer une relation durable avec les donateurs, le musée gagnerait à publier ses priorités, son budget, ses réalisations et l’usage des fonds collectés.

Le quatrième est l’inclusion. La mémoire ne peut être durable si elle repose sur une seule organisation ou une seule interprétation : survivants, familles, chercheurs, artistes, jeunes, femmes, autorités traditionnelles et associations doivent pouvoir y contribuer. L’institution gagnera aussi à dialoguer avec les autres communautés camerounaises, pour inscrire l’expérience bamiléké dans l’histoire plus large de la décolonisation du pays.

Le dernier est l’accessibilité : une plateforme numérique, des témoignages audiovisuels, des ressources multilingues et des programmes scolaires permettraient d’atteindre celles et ceux qui ne peuvent se rendre à Pittsburgh.

Bissi Mag : quand la musique devient une archive vivante

L’hommage à Bissi Mag donne à cette édition une dimension singulière, en rappelant que la mémoire ne réside pas seulement dans les archives écrites : elle vit aussi dans la musique, les langues, les rythmes et les récits transmis par les artistes.

De son vrai nom Luc Romuald Noubissi Fotso, Bissi Mag s’est éteint le 29 juillet 2026 à l’Hôpital Général de Douala, à 55 ans, des suites d’une maladie [6]. Né le 17 mars 1971 à Nkongsamba et originaire de Bandjoun, il avait grandi dans une famille de musiciens et s’était fait connaître en 2000 avec « Simo », interprétée en ghomálá’, la langue de Bandjoun — un titre devenu un classique, chanté aussi bien dans les fêtes que dans les moments de deuil. Parrainé à ses débuts par Tala André Marie, reconnaissable à son chapeau traditionnel à larges bords et à son Ndop, il avait fait de son ancrage culturel la matière même de son œuvre, mariant sonorités ancestrales et formes contemporaines[ 6].

Son parcours illustre une identité bamiléké qui ne se replie pas, mais s’affirme, évolue et franchit les frontières. Lui rendre hommage au musée, c’est reconnaître l’artiste comme un passeur de mémoire — et poser, à travers lui, la question qui traverse toute l’entreprise de La’akam : que faisons-nous de l’héritage reçu de nos ancêtres, le transmettons-nous et l’enrichissons-nous, ou le laissons-nous disparaître ? L’association pourrait prolonger cet hommage par une exposition temporaire, une table ronde sur son œuvre, la collecte de témoignages de ses proches et la constitution d’un fonds audiovisuel.

Trois jours pour se souvenir, apprendre et construire

Selon le programme officiel, la commémoration s’ouvrira le 26 mars, à 11 h, par des conférences et une séance d’échanges (au 716 Penn Avenue, Pittsburgh), autour de deux sujets : l’état et les défis de la gestion du musée ; et la question d’une langue bamiléké commune — « mythe ou réalité » [2]. Le 27 mars, à 11 h, seront consacrés à la visite du musée et à des activités culturelles (Penn Avenue, Pittsburgh) ; la journée se clôturera, à 20 h, par un gala de soutien à l’institution et en hommage à Bissi Mag, au Trivani Event Center de Monroeville [2]. Enfin, le 28 mars, à midi, un barbecue communautaire offrira un temps de partage, de fraternité et de solidarité [2].

Cette articulation entre réflexion scientifique, découverte culturelle, mobilisation financière et convivialité est significative : la mémoire ne se construit pas seulement dans les conférences, mais aussi dans les conversations familiales, les chansons, les repas et les rencontres entre générations.

Faire du musée une institution vivante

La septième commémoration peut être plus qu’un rendez-vous annuel : un moment d’évaluation collective. Que conserve le musée ? Quelle histoire raconte-t-il ? À quels publics s’adresse-t-il ? Comment associe-t-il les jeunes, protège-t-il ses collections, travaille-t-il avec les chercheurs, les familles et les institutions culturelles ? Son véritable succès ne se mesurera pas au nombre d’objets exposés ou de visiteurs, mais à sa capacité à transmettre des connaissances fiables, à faire entendre des voix longtemps réduites au silence, à susciter des recherches nouvelles et à aider les générations futures à comprendre leur héritage.

En célébrant la vie de Bissi Mag, La’akam rappelle qu’un peuple protège sa mémoire non seulement en honorant ses morts, mais en faisant vivre leurs œuvres, leurs langues, leurs valeurs et les questions qu’ils ont laissées. Du 26 au 28 mars 2027, Pittsburgh deviendra ainsi un carrefour de mémoire bamiléké — une mémoire qui ne regarde pas seulement le passé, mais cherche à donner au présent les moyens de bâtir l’avenir.

— Voix-Plurielles


Note de la rédaction

Le programme, les lieux, les horaires et le thème de la 7ᵉ commémoration sont établis d’après l’affiche officielle de La’akam. L’appartenance de Bissi Mag à l’association est présentée d’après la communication de La’akam ; les éléments biographiques et la date de son décès sont confirmés par la presse camerounaise. La lecture proposée de la chanson « Simo » relève de l’interprétation. Sur le terme « génocide », Voix-Plurielles maintient la distinction, constante dans ce dossier, entre l’usage mémoriel revendiqué par La’akam et la qualification retenue par la Commission mixte franco-camerounaise. Toute précision de l’association ou des parties citées sera volontiers publiée.

Sources

[1]: Ouverture du International Museum of the Bamiléké Genocide (dit aussi National Museum of the Bamiléké Genocide) à Pittsburgh en avril 2026, à l’occasion de la 6ᵉ commémoration annuelle de La’akam ; établissement présenté comme le premier entièrement consacré à cette mémoire, visitable sur rendez-vous. Bamilekemuseum.com ; Lebledparle, Bamiléké museum in the US to preserve memory of colonial-era violence (avril 2026).

[2]: La’akam, affiche officielle de la 7ᵉ édition de la Commemoration of the Bamileke Martyrs, Pittsburgh, 26-28 mars 2027 : thème « Remembering to Understand, Understanding to Build » / « Se souvenir pour comprendre, comprendre pour construire » ; conférences (26 mars, 11 h, 716 Penn Ave) ; visite du musée et activités culturelles (27 mars, 11 h, Penn Ave) ; gala de collecte de fonds et hommage (27 mars, 20 h, Trivani Event Center, Monroeville) ; barbecue communautaire (28 mars, 12 h). Contacts: bamilekemuseum.com, info@bamilekemuseum.com, La’akam (TikTok, Facebook, YouTube).

[3]: Commission mixte franco-camerounaise pluridisciplinaire, rapport sur le rôle de la France dans la répression des mouvements indépendantistes et d’opposition au Cameroun (1945-1971), remis en janvier 2025 (près de 1 000 pages ; 14 chercheurs sous la direction de Karine Ramondy, avec Blick Bassy ; ~1 100 cartons d’archives, ~2 300 documents déclassifiés, une centaine d’entretiens) : confirmation d’une guerre de décolonisation, documentation des déplacements forcés, regroupements, internements, tortures, exécutions et destructions de villages, l’Ouest bamiléké étant un théâtre majeur après le 1ᵉʳ janvier 1960. Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, Travaux de la Commission mixte franco-camerounaise pluridisciplinaire (2025) ; Présidence de la République française, communiqué du 21 janvier 2025 ; texte intégral sur Vie Publique.

[4]: Sur la qualification : la Commission établit une guerre et une répression d’une extrême violence sans retenir de qualification juridique de génocide, terme employé par La’akam et une partie des militants de la mémoire. Julia Crawford, What Will Be the Legacy of the France-Cameroon Commission?, Justice Info (Fondation Hirondelle), 8 avril 2025 ; Franceinfo (janvier 2025).

[5]: UNESCO, Recommandation concernant la protection et la promotion des musées et des collections, leur diversité et leur rôle dans la société, adoptée le 17 novembre 2015 : rôle des musées dans la transmission culturelle, l’éducation et la cohésion sociale ; participation des communautés ; inventaires, personnel qualifié, conservation et primauté des missions fondamentales sur la recherche de revenus.

[6]: Décès de Bissi Mag, de son vrai nom Luc Romuald Noubissi Fotso, le 29 juillet 2026 à l’Hôpital Général de Douala, à 55 ans, des suites d’une maladie ; né le 17 mars 1971 à Nkongsamba, originaire de Bandjoun ; révélé en 2000 par « Simo », interprétée en ghomálá’ ; parrainé par Tala André Marie ; identifié à son chapeau traditionnel et à son Ndop. 237 Actu (29 juillet 2026) ; News du Camer et Actu Cameroun (30 juillet 2026) ; Mutations, Pulchérie Nsia, Bissi Mag range sa guitare (30 juillet 2026) ; Cameroon Tribune (août 2026).

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