Il était une fois un pays tellement particulier qu’on se demandait si Dieu avait vraiment coché la case “Humains” en le créant, ou s’il avait simplement fait une pause-café et laissé les choses se mélanger toutes seules.
Dans ce pays, on a développé une science exacte :
la célébration professionnelle de la chute du prochain.
On y obtient même un doctorat : PhD en Déboire d’Autrui.
Ici, quand tu souffres, on verse des larmes.
Oh oui, de vraies larmes…
des larmes de crocodile importées, raffinées, conditionnées par litre.
On te prend dans les bras, on te dit :
— « Courage, mon frère…On va faire comment?… »
Puis, une fois rentrés à la maison,
on se connecte au Wi-Fi volé du voisin pour écrire dans les groupes WhatsApp :
— “Hahaha ! Je savais qu’il allait finir comme ça !”
Dans ce pays, la compassion est tellement rare
qu’on devrait la classer parmi les espèces menacées.
Mais la méchanceté, elle, pousse comme de la mauvaise herbe :
abondante, tenace, impossible à arracher.
On dit à l’enfant du voisin :
— « Tu ne deviendras jamais quelqu’un. »
Cela vient de la bouche d’un adulte
qui vit dans une maison où même les moustiques refusent d’entrer
parce qu’ils y trouvent le décor trop déprimant.
On dit aux jeunes :
— « Vous n’irez nulle part ! »
Et cela sort de la gorge sèche de gens
qui n’ont jamais mis un pied plus loin que le marché du coin
parce que la route n’existe toujours pas depuis 1960 —
mais ils donnent des leçons d’avenir.
Dans ce pays, on fait semblant d’envier Dubaï,
alors qu’on n’a même pas de route pour rejoindre la maternité la plus proche.
Et pendant qu’on meurt dans des hôpitaux
où les lits sont plus vieux que la Constitution,
les dirigeants inaugurent fièrement des panneaux solaires qui ne s’allument jamais.
Mais attention !
Le peuple, lui, sait ce qui est vraiment important :
empêcher son voisin de réussir.
L’eau ne coule pas, les écoles s’écroulent,
les infirmiers manquent de gants, de seringues, parfois même de murs,
les routes sont des fosses communes pour voitures,
la sécurité est une légende urbaine,
mais la principale obsession du citoyen reste :
— “Comment faire pour que l’autre échoue avant moi ?”
C’est un pays où l’on habite dans la pauvreté,
mais où l’arrogance coule à flot.
Un pays sans infrastructures,
mais avec une autoroute 16 voies pour la jalousie.
Un pays où tout manque,
sauf l’audace de salir les rêves des autres.
La cruauté est si normalisée
qu’elle figure presque dans l’hymne national :
“Debout, trahissons-nous joyeusement !”
On t’accueille avec un sourire quand tu souffres,
on te serre la main,
on te promet des “pensées” —
mais derrière, on danse, on saute, on applaudit,
comme si ton malheur était un festival national.
Ce pays veut le changement, paraît-il.
Mais il veut un changement qui ne change rien,
un changement de vitrine,
sans toucher aux habitudes moisies,
sans déranger la misère bien installée,
sans éteindre la jalousie qui tient lieu d’électricité nationale.
Et le jour où quelqu’un essaie d’élever la voix,
de dire qu’on mérite mieux,
on lui répond :
— “Hé, calme-toi. Tu te prends pour qui ?”
Puis on prédit, avec la précision d’une horloge suisse :
— “Tu ne deviendras jamais rien.”
Dans ce pays, la seule chose qui marche bien,
la seule,
c’est la machine à briser les rêves.
Toujours à jour, jamais en panne.
Mais un jour peut-être,
si par miracle on parvient à cesser de s’égorger les uns les autres…
si par miracle on cesse de danser la misère du voisin…
si par miracle la jalousie devient moins importante que la dignité…
Alors peut-être que ce pays pourra enfin respirer.
Mais ne rêvons pas trop vite :
dire cette vérité-là suffit déjà pour qu’on te jette des pierres
et qu’on prédit joyeusement, encore et toujours :
« Toi-là, tu ne feras jamais rien dans la vie. »
Mə̂fò Nyàpgùŋ



