Par Dr. Adelaide Madiesse Nguela — Mə̂fò Nyàpgùŋ

Au Cameroun, l’arrogance de certaines élites proches du pouvoir n’est plus un simple défaut individuel : elle est devenue une méthode de gouvernance. Ces figures, souvent issues du cercle restreint du régime, se croient investies d’un droit naturel à dominer, intimider et mépriser. Leur langage est souvent violent, teinté de régionalisme, d’exclusion et de suffisance. Ils menacent ouvertement :

« Rentrez chez vous ! »,

« Il est en prison, vous allez faire quoi ? »,

« Un Bamiléké ne sera jamais président. »

Cette posture, longtemps tolérée, est aujourd’hui un piège politique et moral, surtout à l’ère du numérique.

1. Quand le verbe devient preuve à charge

Il fut un temps où ce type de discours restait confiné aux salons confidentiels du pouvoir. Ce temps est révolu. Aujourd’hui, chaque mot est susceptible d’être enregistré, partagé, archivé.

Un simple enregistrement vocal, une vidéo discrète ou une capture d’écran peuvent faire basculer des carrières.

Dans un monde connecté, la parole publique n’est plus éphémère. Elle peut devenir une preuve indélébile de dérive, d’intolérance ou de discrimination.

Et les peuples, désormais outillés par les réseaux sociaux, ne sont plus des spectateurs muets. Ils observent, jugent et parfois sanctionnent plus vite que les institutions elles-mêmes.

2. Une jeunesse qui n’oublie rien

La jeunesse camerounaise n’est pas une masse amorphe. Elle est connectée, formée, informée, et frustrée.

Elle a vu ses rêves bloqués, ses compétences marginalisées, son avenir confisqué.

Elle réagit : par l’art, l’humour, la satire, ou l’exil.

  • Une phrase méprisante devient un graffiti.
  • Une vidéo humiliante devient un slogan de mobilisation.
  • Un discours arrogant devient viral… et fatal.

Les jeunes n’oublient pas. Et ceux qui les méprisent aujourd’hui sont souvent ceux qu’ils renverseront demain — par les urnes, par la rue, ou par l’opinion.

3. Le monde regarde

Dans les années 1990, Mobutu Sese Seko se croyait immortel. Son régime, tout-puissant. Pourtant, il est tombé en quelques semaines, balayé par la fatigue populaire et l’isolement diplomatique.

Blaise Compaoré, au Burkina Faso, pensait avoir pacifié son opposition. En 2014, une insurrection populaire a mis fin à 27 ans de règne.

Hosni Moubarak et Omar el-Béchir… tous avaient une chose en commun : ils croyaient leur pouvoir éternel.

Tous ont fini par tomber. Souvent dans la solitude, parfois dans la tragédie.

La leçon est claire : le mépris du peuple est une faute politique grave.

Dans un monde où les caméras sont partout, où la moindre déclaration est archivée, l’arrogance n’est plus seulement immorale. Elle est suicidaire.

4. Quand les élites sapent leurs propres institutions

Lorsqu’un pouvoir méprise la diversité, nie les réalités sociales, ou méprise ses propres citoyens, il sape les fondations mêmes de l’État.

Le peuple finit par ne plus croire aux lois, à la justice, à l’administration. La défiance devient la norme, et même les efforts sincères de réforme sont interprétés comme manipulation.

Ce cycle de cynisme permanent paralyse le progrès, bloque les réformes, et finit par détruire la légitimité du pouvoir lui-même.

5. L’heure du choix a sonné

À ce tournant de notre histoire, les élites doivent choisir :

  • Persister dans l’arrogance et la menace,
  • ou embrasser l’humilité, l’écoute et la responsabilité.

Car aucun pouvoir n’est éternel.

Et les peuples finissent toujours par punir ceux qui les humilient.

6. Pour une démocratie crédible : débat public et transparence patrimoniale

À l’approche des élections, l’intégrité ne peut plus être un luxe réservé à quelques-uns, ni une faveur accordée par les puissants.

  • Tout candidat sérieux à la magistrature suprême ou à toute fonction élective doit se soumettre à un débat public contradictoire.

Pas de discours lus à la télévision d’État, pas de déclarations unilatérales : le peuple a droit à un face-à-face démocratique, où les idées se confrontent, les visions s’opposent, et les intentions se clarifient.

  • Tout candidat doit également publier une déclaration de patrimoine complète, accessible au public.

Sans cette transparence élémentaire, comment parler de moralisation de la vie publique ?

Comment lutter contre la corruption si ceux qui briguent le pouvoir refusent de rendre des comptes sur leur fortune ?

Le débat d’idées et la transparence patrimoniale doivent devenir la norme.

Sans ces piliers, l’élection n’est qu’un simulacre, et la démocratie, un mot vidé de son sens.

Conclusion

La vraie grandeur politique ne réside pas dans l’intimidation, mais dans le courage de répondre au peuple, à visage découvert, avec des idées claires et des comptes clairs.

C’est pourquoi :

Aucun candidat ne devrait prétendre diriger un peuple s’il refuse de débattre devant lui, ni s’il dissimule l’origine et l’étendue de sa fortune.

Le temps est venu d’exiger des dirigeants responsables, transparents, exposés et redevables.

Car le Cameroun mérite mieux qu’un pouvoir arrogant : il mérite un leadership lucide, éthique et accessible.

About Author
Mə̂fò Nyàpgùŋ

Docteure en leadership organisationnel, éducatrice, poétesse, traductrice et militante des droits humains. Je dirige des projets autour de la mémoire collective, de l’engagement citoyen, de l’éducation multilingue et de la voix des femmes africaines dans l’espace public.

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