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Résumé
Cet article retrace l’histoire de Bayangam — chefferie supérieure de 2e degré du département du Koung-Khi (Région de l’Ouest, Cameroun) — depuis sa fondation vers le 16e siècle jusqu’à la période contemporaine. Il examine les structures politiques et sociales précoloniales, l’architecture nobiliaire comme expression du pouvoir, la guerre des Neuf Ans contre Bandjoun (1869–1877), la résistance de Fo Kom Maleu face à la colonisation allemande (1905–1913), l’épisode de Fo Kom Waindja et la lettre perdue, le passage de Ruben Um Nyobé en juin 1954, et la participation des fils et filles de Bayangam à la guerre de libération nationale (1955–1971). L’article inclut la liste complète documentée de 103 Bayangam morts pour la liberté du Cameroun.
Introduction : Bayangam, un témoin de l’histoire
Au pied des montagnes de l’Ouest camerounais, dans les hautes terres bamiléké du département du Koung-Khi, se dresse Bayangam. Selon le Dr Jean-Claude Kanmogne Tamuedjon, Bayangam est un petit village créé au début du 16e siècle, probablement vers 1525.³ Pour beaucoup, il s’agit d’une chefferie parmi d’autres dans la mosaïque politique des Grassfields. Pourtant, derrière ses collines, ses neuf quartiers et les vestiges de son palais royal se cache une histoire qui épouse les grandes tragédies et les grandes espérances du Cameroun.
Bayangam — Pa’ Yogam en langue locale, soit « ceux qui ont vu les sauterelles » — tire son nom d’un événement fondateur : les premiers habitants auraient subi une invasion dévastatrice de criquets, au terme de laquelle l’appellation antérieure Gaintse fut abandonnée.²⁰ La chefferie est fondée aux environs du 16e siècle par Fohom Tchueng, venu de Baham avec huit notables. La première chefferie est installée dans le quartier Tchala, puis déplacée à Hiala sous le règne de Kom Mata, huitième chef de la dynasty.
Ce petit peuple de moins de 5 000 habitants entre 1954 et 1960 a payé très cher pour l’indépendance du Cameroun.³ Son histoire — documentée avec rigueur dans l’ouvrage de Kuipou Chimba Kom François¹, dans les travaux de Kanmogne Tamuedjon² et dans les recherches de Modjom Tchuenchié sur l’architecture⁴ — est celle d’un peuple qui a refusé l’effacement.
I. L’organisation politique et sociale précoloniale
1.1 Une chefferie supérieure à gouvernance pyramidale
La chefferie de Bayangam est une chefferie supérieure de 2e degré dotée d’une organisation pyramidale sophistiquée. Au sommet se trouve le Fo (ou Fohom), chef spirituel, politique, judiciaire et administratif — lien vivant entre le monde visible et les ancêtres. Il est le garant de la coutume et le symbole de l’unité du peuple.
Mais le pouvoir royal est profondément tempéré. Dans la tradition bamiléké, le Fo ne gouverne pas seul : « le pouvoir de chaque Fo est sérieusement tempéré par le grand nombre de sociétés secrètes qui animent et entretiennent la flamme de la communauté. »⁶ Le Fo est, selon une formule juste, « plus un président ou coordonnateur qu’un autocrate ».
1.2 Les institutions du pouvoir
Le Fo et la Reine-Mère (Ma Fo)
Le Fo est entouré d’institutions complémentaires. La Reine-Mère (Ma Fo) joue un rôle capital dans l’initiation et les affaires du royaume. Le La’akam — la case ou forêt sacrée à l’arrière du palais — est le lieu où le prince héritier se retire après la mort de son père pour subir les rites de transformation mystique avant d’accéder au trône.
Les Neuf, les Sept et les Cinq : le sénat coutumier
Le conseil suprême, appelé Mkamvo ou Mkamvuh, comprend plusieurs niveaux : les Neuf (Kam Ngou ou Mkamvu), gardiens des traditions et des lois, qui ont le pouvoir d’élire le nouveau Fo et de sanctionner le souverain en cas de dérive ; les Sept (Kam Sa) et les Cinq, conseils de notables d’un rang légèrement inférieur qui assistent les Neuf dans la gestion des affaires courantes, militaires et religieuses. Ce sont les seuls vrais dépositaires de la coutume dont le Fo n’est que le gérant.
Le Kuipou : l’adjoint institutionnel
Le Kuipou est l’adjoint direct du Fo. Dans la tradition bamiléké, le Kuipou doit être, comme le chef lui-même, un fils du chef sortant né pendant son règne.⁵ Il représente le roi dans les circonstances où celui-ci ne peut se déplacer, assure l’exécution des décisions et constitue une figure de recours. À Bayangam aujourd’hui, le Fo Pouokam II est assisté par son Kuipou Bakam Gérome.
Les sociétés secrètes
Véritables bras séculiers et spirituels du chef, les sociétés secrètes sont chargées de faire respecter les décisions royales, d’administrer la justice et d’organiser les cérémonies. Les plus influentes sont le Kamtchuang, le Kougaing et le Mkam. Après la guerre des Neuf Ans, Fo Tchuente institua à Bayangam des sociétés spécifiques : le Kemdjie, le Diemkém et le Koom, ainsi que les sociétés de classe d’âge guerrières Gaindjoung et Madjoung. ² Leurs membres sont souvent masqués lors des manifestations coutumières.
La hiérarchie territoriale
Les Chefs de quartier (Mbeu ndap) représentent le Fo dans chaque sous-quartier. Au sein de la commune, plusieurs villages ou quartiers autonomes sont administrés par des chefs de 3e degré, soumis à l’autorité du Chef supérieur de Bayangam. Les neuf quartiers de Bayangam sont : Tchala, Touegouobem, Mbeng, Kassap, Nké, Ndjeugoue, Dja’a Tochoue, Touegouo et Kouomghem.
II. L’architecture nobiliaire : expression du pouvoir et de l’environnement
L’architecture traditionnelle de Bayangam n’est pas simplement esthétique. C’est, comme le démontre Josué Modjom Tchuenchié dans son étude académique (2022), « un puissant outil dans la construction du pouvoir politique »⁴ — un système de signes architecturaux qui codifie la hiérarchie sociale et traduit la relation profonde entre le peuple bayangam et son environnement.
2.1 Une architecture enracinée dans le milieu naturel
L’architecture vernaculaire bayangam procède d’une démarche environnementale rigoureuse. Les constructeurs sélectionnaient les essences selon leurs caractéristiques mécaniques et leur résistance aux agents pathogènes : le Rafia farinifera, le Markhamia lutea, le Cordia Africana, le Cordia myxa, le Spathodea campanulata sont parmi les essences privilégiées.⁴ Le raphia — surnommé la « tige providentielle » — représente plus de 60 % des matériaux utilisés dans l’architecture traditionnelle.¹⁸
Les constructions originelles associaient bois, pétioles de raphia et chaume. Pour Lecoq (1998), elles incarnent une alliance forêt-savane : « de la forêt, elle a emprunté les cloisons en poto-poto, et de la savane la couverture circulaire en chaume ».¹⁸ Le relief du plateau a inspiré une organisation spatiale verticale où la position en altitude traduit une position sociale basse — contrairement à l’intuition : à Bayangam, la résidence du Fo se situe en contrebas, bordée du bois sacré.⁴
2.2 Les privilèges architecturaux : marqueurs de rang
Chez les Bayangam, l’architecture obéit à un ordre coutumier strict. Chaque élément architectural — depuis la place de fête nobiliaire (meuyô) jusqu’aux cadres de porte sculptés, en passant par le toit conique et les piliers en bois — relève de droits hérités ou acquis selon le rang coutumier.⁴
Le meuyô est la place de fête nobiliaire, aménagée à l’entrée des concessions des notables habilités à en disposer. À l’origine, ce droit était conditionné à la loyauté exprimée envers le Fo et au don d’une épouse au souverain. Le chang est la grande bâtisse nobiliaire, la plus importante réalisation architecturale — elle peut nécessiter plus d’un an de travail et requiert le concours de nombreux artisans qualifiés.
Les cadres de porte ouvragés constituent les éléments les plus riches sémantiquement. Les représentations zoomorphes codifient la cosmologie politique : le crapaud symbolise la féminité et la fertilité ; l’éléphant et la panthère incarnent la puissance et figurent parmi les doublures animales des principaux dignitaires. Ces décors sont l’œuvre de sculpteurs spécialisés — comme Nicodème Silatchom dont les réalisations sont documentées par Modjom Tchuenchié.⁴
2.3 La destruction du patrimoine architectural : une conséquence de la guerre
Le déclin architectural à Bayangam commence avec les Allemands dès 1912. Kuipou Chimba Kom note que « les Allemands vont intervenir et incendier à plusieurs reprises le village. On parle de neuf fois ».⁸ Mais c’est surtout la période 1958–1966 qui précipite l’effondrement du patrimoine traditionnel.
Nizésété (2015), cité par Modjom Tchuenchié, analyse le phénomène : « les incendies criminels qui consument les palais royaux, calcinent les concessions des notables, réduisent en cendres les modestes cases de paysans […] effrayées par la propension de ces cases à brûler comme des torches, les populations recourent de plus en plus au nouveau modèle architectural ».¹¹
Kanmogne Tamuedjon confirme l’ampleur des destructions à Bayangam : « tout l’habitat traditionnel avait été détruit, incendié […] à Bayangam de nos jours on ne trouve plus des cases traditionnelles. La concession des upecistes avait été rasée, les arbres fruitiers coupés, les pieds de caféiers coupés, les maisons brûlées, tout rasé chez les upecistes. Par exemple chez Tawayo qui était notre voisin, on avait détruit jusqu’aux pieds de bananier et de macabo, incendié toutes les maisons. »³
« L’architecture africaine ne doit pas mourir : elle doit renaître pour l’Afrique de demain : aussi belle que dans le passé, digne des techniques des temps nouveaux. » — Mveng (1980), cité par Modjom Tchuenchié
III. Le règne de Fo Tchuente Kamsu (1798–1884) : la souveraineté préservée
3.1 Bayangam, « village souverain »
Selon Kuipou Chimba Kom, « c’est au prix de beaucoup de guerres que Bayangam demeura ‘Gouong Lepieu’ (village souverain, indépendant) sous Fo Tchuente ».¹ Les villages faibles — les « Gouong To’o » — étaient ceux conquis par leurs voisins. Pour demeurer souverain, Bayangam dut faire la guerre à tous ses voisins sauf Bangou. La plus mémorable de ces confrontations est la guerre des Neuf Ans contre Bandjoun.
3.2 La guerre des Neuf Ans (1869–1877)
Le conflit éclate vers 1869 sous le règne de Fotso I de Bandjoun — chefferie alors environ quatre fois plus peuplée que Bayangam. Fotso I avait une épouse préférée, Massudom, princesse Bayangam, dont le fils accédera plus tard au trône de Bandjoun sous le nom de Fotso II — et deviendra le grand-père de Ngnié Kamga Joseph, né en 1934. Fo Tchuente, comprenant que la soumission de Batoufam ouvrirait la voie à l’annexion de Bayangam, décida de défendre les deux chefferies.²
La concession de Tégang à Nké, frontière entre les deux chefferies, fut le principal champ de bataille pendant neuf ans. Les deux commandants militaires périrent au combat : Tuegnouo côté Bandjoun à la huitième année, Wabo Gaingueu côté Bayangam à la neuvième. La tradition orale rapporte que la mise bas de jumeaux par une vache sur le champ de bataille, et la lassitude des guerriers, mirent fin aux hostilités. Bayangam sortit de cette guerre souverain et renforcé.²
3.3 La reconstruction et les institutions post-guerre
Fo Tchuente réorganisa la chefferie et institua des sociétés secrètes (Kemdjie, Diemkém, Koom) et les classes d’âge guerrières Gaindjoung et Madjoung. Il promut comme cadres supérieurs tous les fils de Bayangam distingués au combat, et consolida un réseau d’alliances avec les Fo de Bana, Bangangté, Bazou, Bandja, Bagarh, Bamendjou et Bangoulap.² Fo Tchuente mourut en 1884 — l’année même où le drapeau allemand flottait sur le plateau Joss à Douala.
IV. Le règne de Fo Kom Maleu ou Kom II (1884–1913) : martyr de la souveraineté
4.1 Qui était Fo Kom Maleu ?
Fils de Mafo Maleudjou (Maleu en abrégé), Fo Kom Maleu est l’arrière-petit-fils du Roi Batoufam. Il accéda au trône alors que sa mère était décédée. C’est sa fille Kamtchueng qui porta le titre de Reine-Mère, appelée Mafo Kamtchueng. Son règne correspond à l’arrivée des Allemands au Cameroun : les Allemands ont pénétré la Région Bamiléké en 1902 et Bayangam n’a été soumis que vers 1905.¹
4.2 La contestation de la vassalisation
Pendant la période 1905–1915, régnait à Bandjoun Fo Fotso II. Encore jeune et comprenant un peu l’allemand, Fotso II avait souhaité et obtenu de représenter son grand-père Fo Kom Maleu, vieillissant et maladif, auprès de l’Administration allemande à Dschang. Mais, rapporte Chimba Kom, Fotso II « aurait cherché à faire de Bayangam plutôt un quartier de Bandjoun ». Kom Maleu et les Bayangam protestèrent vigoureusement.¹
Convoqué à Dschang en 1910, Fo Kom Maleu critiqua ouvertement l’attitude de son petit-fils et de l’administration allemande — « ce que les Allemands ne digérèrent pas ».¹ Par ailleurs, incité par la renommée du pasteur Striebel installé à Bangoua en 1910, il demanda l’installation d’une école à la chefferie de Bayangam. L’école, tenue par Mossé Mana, originaire de Batti-Bagam, ouvre avec 105 élèves selon les archives de la mission de Baie en Suisse.¹
Cette initiative — prendre une décision sans l’autorisation du chef supérieur désigné par les Allemands — lui vaudra la déportation. Kuipou Chimba Kom résume ainsi : Fo Kom Maleu « paya de sa vie sa volonté d’indépendance par rapport à Bandjoun, le courage de critiquer l’administrateur allemand et l’audace de prendre des initiatives dans l’intérêt de son peuple ».¹
4.3 La déportation et la mort
Fo Kom Maleu fut déporté à Fongo-Tongo en 1912 et y mourut en 1913. Il fut enterré sur place. Mais en 1915 — deux ans après l’intronisation de son fils Fo Kom Waindja — un clan d’âge de Bayangam dit « Company », issu du Gaindjoung créé par Fo Tchuente, ramena son crâne à Bayangam en parfait accord avec le Fo et les populations de Fongo-Tongo. « Son adjoint fut Kui Tchuente. »¹
L’administration allemande ne reconnut définitivement la souveraineté de Bayangam qu’en 1914 — après avoir soumis les membres du Gaindjoung à un test symbolique sur la rivière Dschang-Water — preuve que la résistance de Fo Kom Maleu n’avait pas été vaine, même si elle lui avait coûté la vie.¹
« Fo Kom Maleu paya de sa vie sa volonté d’indépendance par rapport à Bandjoun, le courage de critiquer l’administrateur allemand et l’audace de prendre des initiatives dans l’intérêt de son peuple. » — Kuipou Chimba Kom, 1986¹
V. Le règne de Fo Kom Waindja ou Kom III (1913–1964) : l’épreuve et la reconstruction
Fo Kom Waindja est le fils de Fo Kom Maleu et de Wandja Tocha, princesse Bangoulap. Né vers 1898 dans la concession de Dzussaing, il est intronisé en 1913 après l’annonce de la mort de son père à Fongo-Tongo. Son père l’avait désigné comme successeur avant sa déportation.¹
5.1 L’épisode de la lettre perdue
Le début de son règne est marqué par l’un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire de Bayangam. Pour communiquer entre leurs postes administratifs de Bana et de Dschang, les Allemands faisaient circuler leur courrier de village en village, accroché à un bâton de bambou — le « wagnié tche kodie meu » (le courrier que personne ne doit conserver). Un message disparut entre Bandjoun et Bayangam.¹
Comme Fo Fotso II de Bandjoun prouva que le message avait bien quitté son village, les Allemands tinrent Bayangam pour responsable. Malgré les explications du jeune Fo et de son secrétaire Mossé Mana, les Allemands décidèrent de pendre le Fo sur la place du marché de Kamna-Bangoua. C’est alors qu’intervint Gueu Fogaing, serviteur du Fo : « C’est moi le Fo, pendez-moi au lieu de tuer ce jeune homme innocent ; c’est moi le Fo, je dois assumer mes responsabilités. »¹
Malgré les tortures, Gueu Fogaing ne changea pas de parole. La confusion entre les deux prétendants dura jusqu’au coucher du soleil, où un missionnaire protestant de passage obtint la libération de Fo Kom Waindja après vérification des faits par Mossé Mana. « D’où en partie, le respect dû aux Missionnaires à Bayangam pendant longtemps. »¹
5.2 Les incendies du village et la reconstruction
La mort de Kom Maleu avait détérioré les relations entre Bandjoun et Bayangam. Les Bayangam accusaient les Bandjoun d’être à l’origine de la mort de leur roi. Les Allemands intervinrent en incendiant « à plusieurs reprises, neuf fois selon la légende, le village Bayangam, pour soutenir leur allié, le Fo de Bandjoun ».⁸ Fo Kom Waindja dut reconstruire sa chefferie après chaque destruction.
VI. Ruben Um Nyobé et Bayangam (juin 1954)
En juin 1954, Ruben Um Nyobé et sa suite sont reçus au marché de Bayangam. À Bayangam, rappelle Kanmogne Tamuedjon, « les Kamdjom Lucas, les Tchatchueng Marcous, les Bogne Petro, les TChoupé Isaac, les Tawayo, les Beuk Tamleu Lakpomo, les Souop Kom meyen étaient des partisans purs et durs de l’UPC ».³
Lors de cette réception, « une collecte de 12 550 FCFA selon le rapport de la police avait été faite pour l’encourager dans la lutte pour la réunification et l’indépendance du Cameroun car on demandait la réunification immédiate et une indépendance programmée ».³ Ce chiffre, consigné par la police coloniale, témoigne à la fois de l’engagement sincère de la communauté et de la surveillance étroite dont elle était l’objet.
Cette prise de position allait avoir des conséquences dramatiques après l’interdiction de l’UPC le 13 juillet 1955.¹³
VII. La guerre d’indépendance et la répression à Bayangam (1955–1971)
7.1 L’ampleur de la destruction
Ce petit peuple de moins de 5 000 habitants a payé « très cher pour l’indépendance du Cameroun ».³ La répression fut totale : « tout l’habitat traditionnel avait été détruit, incendié. […] La concession des upecistes avait été rasée, les arbres fruitiers coupés, les pieds de caféiers coupés, les maisons brûlées, tout rasé chez les upecistes. »³ L’architecture traditionnelle de Bayangam ne s’est jamais relevée de cette destruction systématique.
Les hommes étaient arrêtés et torturés. Ta Noutsa Kom Kamte fut arrêté et pendu pendant plus de trois jours à la chefferie pour avoir reçu la visite d’un voisin appelé « maquisard » — au quatrième jour, la corde se coupa, il tomba et se fractura la colonne vertébrale, fut libéré, et mourut deux jours plus tard. Taguemsu de Tougoue Meudji vit ses dix doigts écrasés entre les pierres par les rebelles pour avoir répondu à une convocation des Blancs à la chefferie. Beuk Tamleu Lakpomo, qui hébergeait à Kassap le camp des rebelles, fut arrêté par les militaires français, battu à mort, libéré, et mourut trois jours plus tard.³
Jusqu’aux années 1975, on trouvait encore des crânes de suppliciés éparpillés dans les forêts d’eucalyptus de Tougoue Meudji, Tougoue Mpoue, Kadepa et Bangou centre.³
7.2 La liste des Bayangam morts pour la liberté du Cameroun (1955–1971)
Kanmogne Tamuedjon a documenté une liste non exhaustive de 102 Bayangam qui ont perdu leur vie dans la lutte pour l’indépendance du Cameroun. Cette liste est reproduite ici dans son intégralité, comme acte de mémoire irremplaçable.¹⁶ Les victimes sont présentées avec leur mode de mort : tués par l’armée coloniale française, fusillés, assassinés par les maquisards, torturés, enlevés et portés disparus.
LISTE DES BAYANGAM MORTS POUR LA LIBERTÉ DU CAMEROUN — 1955–1971
Source : Kanmogne Tamuedjon, J.-C. — Liste non exhaustive
1. CHOUPO Michel, terroriste tué par Tapchom Joseph en 1959 à Bandjoun.
2. SIMO FEINDJOM Pierre, opérant à Bayangam, terroriste fusillé en 1959 à Bafoussam.
3. TCHUEMBOU Maurice, de Bayangam, terroriste fusillé en 1959 à Bafoussam.
4. TAMWO Siméon, de Bayangam, chef maquisard abattu en 1963.
5. KAMSU SAKEO, assassiné par les maquisards, à Balessing.
6. CHOUPE KOM Isaac, Upéciste de Nkongsamba, torturé à mort par la police en 1959. On avait cru qu’il s’était réfugié en Guinée-Conakry alors qu’il était à Kumba.
7. TATE Abraham de Nkongsamba, mort en exil en 1959.
8. SOUOP NAIN TCHENOM de Bayangam, assassiné par les maquisards.
9. SOUOP TCHUENDJI de Bayangam, assassiné par les maquisards en 1960.
10. SAH FOHOM TABEGO de Bayangam, assassiné par les maquisards.
11. TCHUENTE KOM NOUEKOUO Venant, assassiné par les maquisards.
12. Pasteur GHUEMKAM David de Bayangam, assassiné par les maquisards en 1960.
13. TCHUENBOU Félix dit ZORO de Nkongsamba, assassiné dans sa plantation par les maquisards en 1961. Fils aîné de Yossua Tadziebou Moyoue.
14. TADIE TCHUENKAM de Bayangam, assassiné par les maquisards en 1958.
15. TAYOU KWANIN Pierre de Yaoundé, assassiné par les maquisards en 1958.
16. NGUEMNIN Thomas de Bayangam, assassiné par les maquisards en 1960.
17. MOGO Jean de Nkongsamba, assassiné par les maquisards en 1960.
18. KAMSU François, Catéchiste à Bamendjou, assassiné par maquisards en 1960.
19. NENKAM Philomène de Bayangam, assassinée par les maquisards.
20. DZUKOU Dieudonné de Bayangam, assassiné par les maquisards.
21. SAH NOUETSA TAZIEFAING de Bayangam, assassiné par les maquisards.
22. WAFO TEGUEM de Bayangam, assassiné par les maquisards.
23. WAFO TCHUEM de Bayangam, assassiné par les maquisards.
24. TAKU GATE de Bayangam, assassiné par les maquisards.
25. BU’U TADJOUGUEU de Bayangam, assassiné par les maquisards.
26. TEKU KAMDEM de Bayangam, assassiné par les maquisards.
27. KAMSU Siméon de Bayangam, assassiné par les maquisards.
28. TCHUENKOUO François de Bayangam, assassiné par les maquisards.
29. TCHOKNING Joseph de Bangangté, Directeur du Collège Noutong, assassiné par les maquisards.
30. TESSE Pierre de Douala, assassiné par les maquisards en 1965.
31. BOYOM Michel dit Souop Djoutse de Djogo (Nkongsamba), assassiné par les maquisards en 1959.
32. FOKOUO Marcous de Bayangam, Instituteur assassiné à Kouopou par les maquisards le 10 avril 1960.
33. DZUTABOUE de Bayangam, assassiné par les maquisards.
34. BUTEKOUO de Bayangam, assassiné par les maquisards.
35. TABOUEU MAGHAM de Bayangam, assassiné par les maquisards.
36. TAGO Jacques de Mbanga, assassiné par les maquisards en 1961.
37. TCHOMSHOUE de Manjo, assassiné par les maquisards.
38. TAGNE Lucas de Bayangam, assassiné par les maquisards en 1958.
39. TCHUEMBOU Chrétien de Bayangam, tué par l’Armée coloniale française en 1959.
40. LIENOUE KAMSU André de Bayangam, tué par l’Armée coloniale française, à la chute de Métchie entre Bafoussam et Mbouda, en 1959.
41. TATCHA Isidore de Bayangam, tué par l’Armée coloniale à Bayangam.
42. SOHAING TABOUTA de Bayangam, tué par l’Armée coloniale française.
43. TCHUENTE NDJIM de Bayangam, tué par l’Armée coloniale française.
44. METCHEKA Joseph de Nlohé (Nkongsamba), torturé à mort à Mandjo en 1960.
45. SIMO TAGHEMBOU Pierre de Bayangam, tué par l’armée coloniale en 1959.
46. Abbé KEJUPIA Jean de Bayangam, enlevé par les maquisards le 10 avril 1960 et mort en déportation vers 1962.
47. KOM Jean Cartier de Bayangam, enlevé par les maquisards. On n’a plus jamais eu de ses nouvelles.
48. DJOUM TAMO TASSIN de Bayangam, enlevé par les maquisards.
49. TAGNE Michel de Bayangam, infirmier, enlevé par les maquisards.
50. BENTSE Gabriel de Bayangam, chef maquisard tué en 1963.
51. SIMO Raphaël de Bayangam, enlevé par les maquisards.
52. TASSUKAM de Bayangam, maquisard.
53. GHAGUELA de Bayangam, maquisard.
54. TANINSHIE de Bayangam, battu à mort par les maquisards à Kagoungwé-Tchala devant les membres de l’autodéfense, impuissants.
55. TCHUENKAM DJOMSHIE de Bayangam, maquisard.
56. TEGHEM Siméon de Bayangam, maquisard.
57. NINKAM Victor de Bayangam, maquisard.
58. KOM Emmanuel de Bayangam, maquisard.
59. SIMO Théodore de Bayangam, maquisard.
60. TSEBO Gabriel de Nkongsamba, maquisard.
61. FENKAM de Nkongsamba, maquisard.
62. TCHENOUE de Nkongsamba, fusillé, maquisard.
63. FOTSO Robert de Mbouda, maquisard, tué en 1958.
64. CHAKAM de Mbouda, maquisard tué en 1958.
65. KOUOKAM Emile de Bayangam, tué par l’armée coloniale française en 1959.
66. TABELOH Gabriel dit Wabo Le Courant, fusillé à Bafoussam en 1971, avec Ouandié Ernest.
67. SIMO MATEU de Douala, maquisard.
68. KOM Gabriel de Bayangam, maquisard.
69. FOKOUO Alphonse de Penja, fusillé à Loum en 1959.
70. SHETCHUENG de Loum, fusillé à Loum.
71. FOKAM Pierre de Bayangam, maquisard.
72. NOUEME Emmanuel de Bayangam, maquisard.
73. KUESSI Zacharie de Bayangam, maquisard.
74. NOUEMSI de Bayangam, maquisard.
75. NINKAM Cyrille de Mandjo, maquisard.
76. FOPOSSI Jacob de Bayangam, tué par l’Armée.
77. BUGUEU Etienne de Bayangam, tué par l’Armée.
79. PAWA SAGOUON de Bayangam, tué par l’Armée.
80. KAM de Bayangam, tué par l’Armée.
81. KOUNCHIE Benoît de Bayangam, tué par l’Armée.
82. TAGO Henri MAKUI BOUTA de Loum Chantier, assassiné en 1960.
83. MOGO TACHEGA de Melong, tué par l’Armée.
84. KOUOSSI Jacob de Bayangam, tué par l’Armée.
85. GANAWA de Mbanga, maquisard.
86. TAMO WAGNE de Bayangam, torturé à mort à Dschang, par les forces de l’ordre.
87. TSEBO de Bayangam, maquisard.
88. BOUOBDA de Bayangam, maquisard.
89. TCHUENTE de Bayangam, maquisard.
90. SAFOKUI de Bayangam, tué par l’Armée en 1960.
91. SIMO TCHUENTE Pierre, Instituteur, assassiné à Batié en 1960.
92. MOTSEBO Lucas de Bayangam, tué par l’Armée.
93. KOM TATIM de Bayangam, maquisard.
94. LAKPOMO BU’U TAMLEU de Kassap-Bayangam, torturé à mort par l’Armée.
95. PEBOU Elias de Bayangam, tué par l’Armée.
96. KOM Elie, Évangéliste en service à Baham, tué par l’armée.
97. TADIE NOUEMO, tué par l’Armée à Batié en 1962.
98. NIMPE DZIEFO, planteur à Mandjo, torturé à mort à la Gendarmerie du Camp-Bopi à Douala en 1962.
99. WAKCHIE André, maquisard à Bayangam.
100. TAYOU NOE de Njombé, maquisard.
101. SIMO Philippe de Njombé, maquisard.
102. GHOMDIM Alphonse de Njombé, maquisard.
103. NGNIEN PAUL, Upciste arrêté à Tchatcha et tué par l’Armée coloniale française
Note : « Ce lourd bilan en vies humaines, qui ne tient pas compte des blessés, des mutilés, des incendies et des destructions de biens divers, est le passif non seulement dans toute la Région Bamiléké, mais aussi dans le Littoral et particulièrement dans le Moungo où les troubles perdurent jusqu’en 1971. […] En fait de statistiques de la lutte pour l’indépendance, tout particulièrement dans Ouest-Cameroun, les données ne seront jamais établies avec certitude. » — Kanmogne Tamuedjon³
VIII. La restauration de la mémoire : patrimoine, archives et transmission
8.1 Le palais royal en cours de restauration
L’ancien palais royal de Bayangam, érigé entre 1908 et 1932, demeure le symbole le plus tangible du patrimoine architectural à préserver. Sa restauration est conduite par le Fo Georges Désiré Pouokam II, 13e chef de la dynasty, reprenant l’héritage de son père feu Christophe Pouokam, décédé en 2001. Le Fo déclare avec assurance : « Ça va finir par fonctionner. » ⁷ L’objectif est d’en faire un lieu de recueillement et de tourisme culturel.
8.2 Le travail mémoriel en cours
La mémoire de Bayangam est portée par plusieurs voix. L’ouvrage fondateur de Kuipou Chimba Kom (1986) reste la source primaire indispensable. ¹ Les travaux de Kanmogne Tamuedjon apportent une dimension historique et testimoniale irremplaçable. L’article académique de Modjom Tchuenchié sur l’architecture constitue une contribution scientifique rigoureuse. ⁴ Le site yogam-usa.org, maintenu par la communauté bayangam des États-Unis, témoigne de l’engagement diasporique dans la préservation mémorielle.
En 1960 à Dschang, rapporte Kanmogne Tamuedjon, le notable Nouadje Kom, alors 2e Adjoint au Chef de Région Bamiléké, obtint de justesse la libération des notables Bayangam Dziefo Tchoupo et Tagne Ta Sa’a wak, reconnus dans les rangs de « rebelles » devant être fusillés à la chute de Métchié. « Ils nous sont restés reconnaissants jusqu’à leur mort. » ³ Ces anecdotes de sauvetage mutuel, enregistrées et transmises, sont le tissu d’une mémoire collective vivante.
« Un peuple qui perd sa mémoire perd une partie de son avenir. » — Mə̂fò Nyàpgùŋ / Voix Plurielles
Conclusion : transmettre pour exister
L’histoire de Bayangam dépasse largement les frontières d’une chefferie du Koung-Khi. Elle est l’histoire d’un peuple qui, depuis ses origines dans un pays aux collines fertiles, a refusé l’effacement — face à ses voisins, face aux colonisateurs allemands, face à la répression postcoloniale.
Des souverains comme Fo Tchuente Kamsu (1798–1884), Fo Kom Maleu (1884–1913) et Fo Kom Waindja (1913–1964) ont incarné, chacun à sa façon, la dignité d’un peuple souverain. Des institutions comme le Mkamvuh, et le Gaindjoung ont constitué l’armature politique et militaire de cette résistance. Et des hommes et des femmes — les 102 noms de la liste de Kanmogne Tamuedjon et tous ceux que cette liste ne peut pas nommer — ont donné leur vie pour que le Cameroun soit libre.
Ce que nous devons à leur mémoire n’est pas seulement la commémoration. C’est la documentation rigoureuse. La transmission à nos enfants. La traduction de ces histoires dans toutes les langues de la diaspora. Et la conviction que la mémoire n’est pas nostalgique : elle est fondatrice.
Nous invitons tous les fils et filles de Bayangam — en pays bamiléké et dans la diaspora mondiale — à se procurer et à lire l’ouvrage de Kuipou Chimba Kom François, à contacter les historiens locaux comme Kanmogne Tamuedjon, et à contribuer à l’enrichissement continu de cette documentation. Car une mémoire qui ne se transmet pas s’éteint. Et une mémoire qui s’éteint emporte avec elle des générations entières.
Voix Plurielles — voix-plurielles.com | Penser. Questionner. Transmettre.
Sources et références
Sources primaires
Chimba Kom, F. (1986). La chefferie de Bayangam : de l’origine à nos jours. Yaoundé : Centre d’Edition et de Production pour l’Enseignement et la Recherche (CEPER), 176 p. [OCLC n° 30011835 — Bibliothèque de l’Université du Wisconsin-Madison]
Kanmogne Tamuedjon, J.-C. (2023). « Histoire : La guerre de neuf ans entre Bandjoun et Bayangam ».
Kanmogne Tamuedjon, J.-C. (tirages de : Les mouvements migratoires en Afrique : du sud Yemen, vallée du Nil à Nganha, Bankim et aux hauts plateaux de l’Ouest-Cameroun).
Kanmogne Tamuedjon, J.-C. (2024). Témoignage cité dans : « L’ancien palais royal de Bayangam en voie de restauration ». stopblablacam.com, juillet 2024.
Modjom Tchuenchié, J. (2022). « L’architecture nobiliaire à Bayangam : produit de l’environnement et expression du pouvoir ». Article académique. Photographies : Philip Fotso Sime (2022) et Josué Modjom Tchuenchié (2018).
Sources académiques
Delarozière, R. (1950). Les institutions politiques et sociales des populations dites Bamiléké. Études Cameroun.
Deltombe, T., Domergue, M., & Tatsitsa, J. (2011/2019). Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948–1971). La Découverte.
Hurault, J. (1962). La structure sociale des Bamiléké. École Pratique des Hautes Études, Paris.
Joseph, R. (1986). Le Mouvement nationaliste au Cameroun. Les origines sociales de l’UPC. Karthala.
Lecoq, R. (1998). Les Bamiléké. [Cité par Modjom Tchuenchié, 2022.]
Malaquais, D. (1999 / 2002). Architecture, pouvoir et dissidence au Cameroun. [Cité par Modjom Tchuenchié, 2022.]
Nizésété, B. D. (2015). [Sur le déclin des cases bamiléké]. Cité par Modjom Tchuenchié (2022), p. 35.
Notué, J.-P., & Perrois, L. (1984). Contribution à l’étude des sociétés secrètes chez les Bamileke. Yaoundé : ORSTOM, 203 p.
Van Slageren, J. [Ouvrage sur la déportation de Fo Kom Maleu, cité dans Chimba Kom, 1986.]
Warnier, J.-P. (1993). L’esprit d’entreprise au Cameroun. Karthala.
Sources documentaires et journalistiques
CamerounWeb, article 777721. « Indépendance : cette partie de l’histoire que la plupart des Camerounais ne savent pas. » camerounweb.com.
Jeune Afrique. « Le 13 septembre 1958, le jour où Ruben Um Nyobé a été tué dans le maquis ». jeuneafrique.com, 2021.
Nofi Média. « La guerre du Cameroun : une décolonisation dans le sang ». nofi.media, juin 2025.
VAAC. « Bayangam (Koung-Khi) ». vaac.cm.
Wikipédia. « Chefferie bamilékée ». fr.wikipedia.org.
Wikipédia. « Guerre du Cameroun ». fr.wikipedia.org.
Yogam USA. « History of Bayangam ». yogam-usa.org.



