Lecture critique et comparative d’un récit sur les Grassfields
Dr. Adelaide Madiesse Nguela
Docteure en leadership organisationnel
Mots-clés : Cameroun ; Bamiléké ; Grassfields ; mémoire collective ; postcolonie ; ethnicisation ; contestation politique ; comparaison postcoloniale
Résumé
Le présent article propose une analyse critique et comparée des propos de Junior Zogo Zogo , ex-officier de la police camerounaise en exil en France, ainsi que d’autres propos similaires, relatifs aux dynamiques historiques et politiques des populations des Grassfields (notamment les Bamiléké) dans le Cameroun contemporain. En mobilisant une approche socio-historique, postcoloniale et comparative, il met en évidence les limites analytiques d’un discours qui tend à fragmenter l’histoire, à ethniciser le politique et à délégitimer les formes contemporaines de contestation.
L’étude démontre que les revendications dites « floues » s’inscrivent en réalité dans une continuité historique marquée par la guerre d’indépendance, la marginalisation politique systémique et des enjeux non résolus de mémoire et de reconnaissance. Pour dépasser l’analyse strictement camerounaise, l’article introduit une dimension comparative avec des situations postcoloniales analogues — Rwanda, Afrique du Sud, Zimbabwe, Kenya — afin d’identifier les mécanismes communs d’ethnicisation du politique, de marginalisation mémorielle et de contestation subalternes. Le cadre théorique mobilise les apports de la sociologie de la mémoire (Halbwachs, Nora, Ricoeur), des études postcoloniales (Mbembe, Bhabha, Spivak) et de la science politique africaine (Bayart, Mamdani, Nyamnjoh).
Abstract
This article offers a critical and comparative analysis of a former Cameroonian police officer in exile in France, Junior Zogo Zogo’s discourse on the historical and political dynamics of Grassfields populations (particularly the Bamileke) in contemporary Cameroon. Drawing on socio-historical, postcolonial, and comparative approaches, it highlights the analytical limits of a discourse that tends to fragment history, ethnicize politics, and delegitimize contemporary forms of contestation.
The study demonstrates that the allegedly ‘vague’ demands are in fact rooted in a historical continuum marked by the independence war, systemic political marginalization, and unresolved questions of memory and recognition. To move beyond a strictly Cameroonian analysis, the article introduces a comparative dimension with analogous postcolonial contexts — Rwanda, South Africa, Zimbabwe, Kenya — to identify shared mechanisms of political ethnicization, memorial marginalization, and subaltern contestation. The theoretical framework draws on the sociology of memory (Halbwachs, Nora, Ricoeur), postcolonial studies (Mbembe, Bhabha, Spivak), and African political science (Bayart, Mamdani, Nyamnjoh).
Keywords: Cameroon; Bamileke; Grassfields; collective memory; postcolony; ethnicization; political contestation; postcolonial comparison
1. Introduction : problématique et enjeux
Dans le contexte camerounais contemporain, les discours publics portant sur les dynamiques ethno-politiques participent activement à la construction des représentations collectives et des légitimités politiques. Le texte de Junior Zogo Zogo, qui interroge la nature des « revendications » des populations des Grassfields, s’inscrit dans cette production discursive — tout en soulevant des questions épistémologiques et politiques qui dépassent la seule conjoncture nationale.
L’hypothèse structurante de ce discours — selon laquelle les revendications des populations bamiléké seraient « floues depuis près de 70 ans » — appelle une réponse analytique rigoureuse. En effet, une telle formulation accomplit plusieurs opérations simultanées : elle disqualifie le contenu des revendications sans en examiner la substance ; elle naturalise l’absence de reconnaissance comme preuve d’inanité ; et elle ethnicise la contestation en la réduisant à l’expression d’une appartenance communautaire plutôt qu’à une dynamique politique structurée.
La problématique de cet article peut être formulée ainsi : dans quelle mesure le discours d’ethnicisation du politique au Cameroun constitue-t-il un mécanisme de délégitimation de la contestation postcoloniale ? Et comment une approche comparative avec d’autres contextes africains permet-elle d’en révéler les ressorts structurels et les effets sur la mémoire collective ?
Pour répondre à cette question, l’article s’articule en six sections. La première reconstruit l’historicité de la lutte d’indépendance. La deuxième analyse la période de marginalisation politique post-indépendance. La troisième examine la recomposition des élites dans le contexte de libéralisation des années 1990. La quatrième se penche sur les formes contemporaines de contestation. La cinquième développe la dimension comparative à travers plusieurs cas africains. La sixième synthétise les enjeux de mémoire et de reconnaissance.
2. Cadre théorique et méthodologique
2.1 La sociologie de la mémoire collective
La réflexion sur la mémoire des peuples marginalisés s’inscrit dans une tradition théorique riche, qui articule plusieurs niveaux d’analyse. À la suite de Halbwachs (1950), nous posons que la mémoire collective ne constitue pas un simple stockage du passé, mais une reconstruction active à partir du présent³¹³. Cette reconstruction est conditionnée par les rapports de pouvoir, les structures institutionnelles et les cadres sociaux qui définissent ce qui mérite d’être mémorisé et ce qui doit être oublié.
Nora (1984) développe la distinction entre « milieux de mémoire » — espaces vivants où le passé est naturellement intégré à l’expérience — et « lieux de mémoire » — constructions institutionnelles qui signalent précisément que la mémoire naturelle s’est éteinte³¹¹. L’absence de lieux de mémoire officiels pour les victimes de la guerre du Cameroun est, dans cette perspective, un geste politique autant qu’un oubli involontaire.
Ricoeur (2000), enfin, distingue la « mémoire empêchée » — celle que les traumatismes rendent inaccessible — de la « mémoire manipulée » — celle que les pouvoirs organisent à leur profit³¹´. L’articulation de ces deux formes est particulièrement pertinente pour analyser la situation camerounaise, où la mémoire de la guerre d’indépendance a été simultanément traumatisée (pour les communautés affectées) et politiquement gérée (par les appareils d’État successifs).
2.2 Les études postcoloniales comme outillage critique
Le cadre postcolonial constitue le deuxième pilier théorique de cette analyse. Mbembe (2000) conceptualise la « postcolonie » comme un espace caractérisé par la coexistence de logiques d’inclusion et d’exclusion, où le sujet colonisé puis décolonisé doit constamment négocier sa place dans un ordre symbolique et institutionnel hérité³¹². Cette négociation s’effectue dans un contexte de dissociation persistante entre réussite économique et participation politique pleine et entière.
Bhabha (1994) apporte une dimension supplémentaire avec le concept de « mimicry » coloniale : les élites formées dans le moule colonial reproduisent les codes du pouvoir tout en les subvertissant³²². Cette tension entre conformité et résistance est au cœur de la trajectoire des élites bamiléké dans le Cameroun postcolonial. Spivak (1988), enfin, pose la question fondamentale de la parole subalternes : les groupes marginalisés peuvent-ils se faire entendre dans des espaces discursifs qui ont précisément été construits pour les exclure ou les réduire au silence?³²³
2.3 L’ethnicisation du politique : une approche analytique
Le troisième pilier théorique mobilise les travaux sur l’ethnicisation du politique en Afrique. Mamdani (1996) montre que le colonialisme a systématiquement « ethnicisé » les populations africaines, transformant des identités fluides en catégories administratives rigides³³·. Cette ethnicisation a été intégrée par les États postcoloniaux comme mode de gouvernement, perpétuant des distinctions que la rhétorique nationale officielle prétend simultanément dépasser.
Brubaker (2002) invite à distinguer le groupe ethnique comme réalité sociale de l’ethnicité comme cadre cognitif mobilisé dans certaines situations³¹¹. Cette distinction permet d’analyser le discours de Zogo Zogo non comme une description neutre de la réalité, mais comme une opération cognitive qui ethnicise rétrospectivement des dynamiques dont les ressorts étaient d’abord politiques, économiques et historiques. Anderson (1983) complète cette perspective en soulignant le caractère « imaginé » de toute communauté nationale ou ethnique³²° — ce qui ne les rend pas moins réelles dans leurs effets, mais invite à en interroger la construction.
2.4 Méthodologie
Sur le plan méthodologique, cet article mobilise une analyse de discours critique (Critical Discourse Analysis), complétée par une approche historico-comparative. L’analyse de discours critique permet d’examiner les présuppositions, les glissements sémantiques et les effets d’autorité qui structurent le texte de Zogo Zogo. L’approche comparative, en s’appuyant sur des cas africains analogues (Rwanda, Afrique du Sud, Zimbabwe, Kenya), permet de dégager des régularités structurelles qui transcendent la singularité camerounaise.
Les sources mobilisées incluent des travaux historiographiques sur la guerre d’indépendance camerounaise, des analyses de sociologie politique africaine, des études mémorielles comparées et des données contextuelles sur les dynamiques politiques contemporaines au Cameroun.
3. Guerre d’indépendance et construction d’une mémoire marginalisée (1955–1971)
3.1 Le contenu politique explicite des revendications upécistes
La période 1955–1971 constitue le creuset des dynamiques qui structurent encore aujourd’hui les tensions politiques autour des populations des Grassfields. L’Union des Populations du Cameroun (UPC), dont les figures majeures étaient Ruben Um Nyobè, Félix Moumié et Ernest Ouandié, portait un projet politique explicitement articulé autour de trois revendications fondamentales : l’indépendance immédiate, la réunification des deux Cameroun (francophone et anglophone) et la souveraineté nationale pleine et entière.
Ces revendications n’avaient rien de « flou ». Elles s’inscrivaient dans le mouvement anticolonial panafricain de l’après-guerre, elles bénéficiaient d’une reconnaissance internationale (l’UPC avait déposé plusieurs pétitions devant le Comité de tutelle des Nations Unies) et elles répondaient à des griefs concrets et documentés concernant les conditions de travail, l’accès à la terre, la représentation politique et l’autodétermination.
Qualifier rétrospectivement ces revendications de « floues » constitue donc, au sens de Vidal-Naquet (1998), une opération négationniste — non pas au sens pénal du terme, mais au sens épistémique : c’est effacer le contenu d’un discours politique par l’affirmation de son inexistence³¹µ.
3.2 La répression comme réponse à la clarté politique
Les travaux de Deltombe, Domergue et Tatsitsa (2016) démontrent que la réponse franco-camerounaise à ces revendications ne fut pas une tentative de dialogue ou de négociation — ce qui eût été la réponse logique à des revendications « floues » ne méritant pas d’être prises au sérieux. Ce fut une répression systématique, incluant des bombardements aériens, des déplacements forcés de population, des regroupements forcés, des exécutions extrajudiciaires et l’assassinat des dirigeants upécistes³¹¹.
Cette disproportion entre la réponse étatique (militaire, systématique, massive) et la thèse de la « flou » des revendications constitue en elle-même un argument : on ne déploie pas une guerre de contre-insurrection de cette ampleur contre des revendications sans contenu. La violence de la répression est, paradoxalement, la preuve la plus éloquente de la clarté politique de ce contre quoi elle était dirigée.
4. Intégration économique et exclusion politique (1970–1990)
La mise en avant des élites économiques issues des Grassfields dans les décennies suivant l’indépendance est présentée, dans le discours de Zogo Zogo, comme une réfutation des revendications historiques : si les Bamiléké prospéraient économiquement, c’est que leurs griefs avaient été satisfaits. Cette logique mérite d’être décomposée.
Premièrement, la réussite économique d’une partie des élites bamiléké s’est effectuée dans un contexte d’autoritarisme politique clair. Sous le régime d’Ahmadou Ahidjo, le Cameroun fonctionnait selon un modèle d’état-parti à parti unique, caractérisé par la surveillance des opposants, la centralisation du pouvoir présidentiel et la répression de toute contestation organisée. La participation économique dans ce contexte ne signifie pas la satisfaction politique.
Mbembe (2000) a précisément conceptualisé cette dissociation : dans la postcolonie africaine, l’inclusion économique peut coexister avec l’exclusion politique, car l’État dispose de mécanismes de contrôle sophistiqués permettant d’intégrer les élites sans pour autant leur accorder une influence politique réelle³¹². Les élites intégrées deviennent des vecteurs de légitimité pour le régime, sans que celui-ci ait à concéder une véritable participation politique.
Deuxièmement, l’intégration économique partielle ne constitue pas une réponse aux enjeux de mémoire, de reconnaissance et de justice pour les victimes de la guerre d’indépendance. Ces deux dimensions — économique et mémorielle — relèvent de logiques distinctes. Une communauté peut prospérer matériellement tout en portant le poids d’une histoire non reconnue, d’un trauma collectif non traité et d’une dette mémorielle non honorée.
Leys (1975), dans son analyse du Kenya post-indépendance, a montré des dynamiques analogues : la réussite économique des Kikuyu sous Kenyatta n’effaçait pas les divisions créées par la répression des Mau Mau et les violences de la période coloniale tardive³¹¶. L’enrichissement matériel ne constitue pas un mode de règlement des comptes historiques.
5. Libéralisation politique et recomposition des élites (1990–2018)
L’ouverture démocratique amorcée au Cameroun en 1990 — sous la pression des mobilisations sociales et des conditionnalités des bailleurs de fonds internationaux — entraîne une diversification apparente des acteurs politiques et intellectuels. Les figures issues des Grassfields jouent un rôle significatif dans ce processus : juristes, économistes, politistes, militants associatifs investissent les espaces qui s’ouvrent.
Bayart (1989) a mis en évidence que les dynamiques d’ouverture politique en Afrique subsaharienne s’inscrivent fréquemment dans des logiques de « politique du ventre » : les luttes pour la démocratisation se combinent avec des stratégies d’accès aux ressources de l’État, produisant des configurations hybrides où l’idéal démocratique et les réalités néo-patrimoniales coexistent³¹³. Cette lecture s’applique au Cameroun des années 1990, où les figures de l’opposition intègrent simultanément un ethos de contestation démocratique et les logiques clientélistes héritées de l’autoritarisme.
Réduire cette période à une succession d’acteurs disparates issus d’une même « ethnie » revient à homogénéiser des trajectoires profondément différentes et à ethniciser rétrospectivement ce qui était d’abord une diversification politique. Le fait que plusieurs figures politiques majeures soient d’origine bamiléké ne signifie pas que leurs actions politiques s’expliquent par leur appartenance ethnique — pas plus que la surreprésentation des Écossais dans l’élite britannique du 18e siècle ne signifiait que leurs actions politiques étaient déterminées par leur identité écossaise.
6. Contestation contemporaine et stratégies de délégitimation (2018–présent)
6.1 La mobilisation post-électorale de 2018
Les événements postérieurs à l’élection présidentielle de 2018 marquent une intensification des tensions politiques camerounaises, avec une dimension diasporique prononcée. Maurice Kamto, candidat de l’opposition arrivé — selon ses propres données et celles de nombreux observateurs — en position compétitive, revendique une victoire que la Commission Électorale Nationale Indépendante (ELECAM) ne lui reconnaît pas. Son arrestation en janvier 2019, suivie d’une vague de répression contre ses partisans, déclenche une mobilisation internationale de grande ampleur.
Qualifier ces dynamiques de « bande » ou d’agitation identitaire revient à appliquer précisément le mécanisme décrit par Spivak (1988) : le subalterne qui parle est sommé de justifier la légitimité de sa parole selon des critères fixés par le discours dominant³²³. La contestation postélectorale n’est pas une fantaisie identitaire — c’est une réponse documentée à des irrégularités électorales signalées par des observateurs nationaux et internationaux.
6.2 Les nouvelles formes de participation politique
Nyamnjoh (2005) souligne que les nouvelles technologies de communication ont profondément transformé les modes de participation politique dans les sociétés africaines contemporaines³¹´. La diaspora camerounaise, fortement mobilisée sur les réseaux sociaux depuis 2018, ne constitue pas un phénomène marginal ou artificiellement amplifié : elle s’inscrit dans une tendance lourde de transnationalisation de la contestation politique.
Scott (1990) a analysé comment les groupes subalternes développent des « transcriptions cachées » — des formes de résistance qui opèrent en dehors des espaces officiels du politique³²¹. L’espace numérique fonctionne aujourd’hui comme une infrastructure pour ces transcriptions cachées, permettant une contestation qui contourne les verrous médiatiques et institutionnels du régime en place.
7. Dimension comparative : mécanismes structurels dans les contextes postcoloniaux
7.1 Rwanda : ethnicisation, génocide et mémoire post-traumatique
Le cas rwandais constitue le point de comparaison le plus radical — et, précisément pour cette raison, le plus éclairant par contraste. La distinction coloniale entre Hutu et Tutsi, d’abord fonctionnelle et poreuse, a été rigidifiée par l’administration belge en distinction administrative puis raciale, créant les conditions d’une ethnicisation extrême du politique.
Longman (2010) démontre que le génocide de 1994 ne peut être compris indépendamment de cette longue histoire d’ethnicisation construite et instrumentalisée³¹¶. La comparaison avec le Cameroun n’est pas une comparaison des violences — les contextes sont profondément différents — mais une comparaison des mécanismes : dans les deux cas, une ethnicisation politique produite par les appareils coloniaux et postcoloniaux crée des clivages qui alimentent les stratégies de délégitimation.
Scherrer (2002) a montré que les génocides africains postcoloniaux partagent une structure commune : un groupe identifié comme « problème » par le pouvoir central, une phase de déshumanisation discursive, et une escalade vers la violence physique³¹µ. La déclaration de Jean de Dieu Momo en 2019 — comparant les Bamiléké aux Juifs d’Allemagne nazie — illustre précisément le risque que contient la rhétorique d’ethnicisation : même retournée contre son auteur, elle mobilise un imaginaire de la différence radicale qui peut, dans certains contextes, précéder des dynamiques de violence.
7.2 Afrique du Sud : mémoire, vérité et réconciliation
L’Afrique du Sud post-apartheid offre un modèle de traitement institutionnel de la mémoire collective qui contraste fortement avec la situation camerounaise. La Commission Vérité et Réconciliation (CVR), créée en 1995, a institué un espace officiel pour la reconnaissance des violences passées, la collecte des témoignages des victimes et la confrontation publique avec l’histoire de l’apartheid.
Ross (2003) a analysé les limites de ce processus — notamment pour les femmes, dont les témoignages ont souvent été écartés ou minimisés³¹· — mais également ses apports : la CVR a institué le principe que les victimes ont droit à la parole publique et que l’État a l’obligation de reconnaître ses violences passées. Ce principe est précisément ce qui fait défaut dans le contexte camerounais, où aucun mécanisme institutionnel de reconnaissance de la guerre d’indépendance n’a été mis en place.
La comparaison révèle que les « revendications floues » des populations bamiléké ne sont pas floues dans leur contenu — elles correspondent exactement au type de demandes que la CVR a été conçue pour traiter : reconnaissance des victimes, documentation des violences, réparation symbolique et matérielle.
7.3 Zimbabwe : ressources, ethnicité et marginalisation politique
Le Zimbabwe post-indépendance offre un cas d’ethnicisation du politique particulièrement parlant. Les tensions entre Shona et Ndebele, instrumentalisées par le régime de Robert Mugabe, ont conduit aux massacres du Matabeleland (1982–1987), perpétrés par la 5e Brigade — une unité entraînée par des conseillers nord-coréens — et connus sous le nom de Gukurahundi.
Stiff (2000) documente comment ces violences ont été systématiquement occultées dans la mémoire officielle zimbabwéenne³¹¸, à travers des mécanismes très similaires à ceux identifiés au Cameroun : silence officiel, ethnicisation de la contestation des victimes, disqualification des revendications comme « tribalisme » ou expression de loyautés concurrentes.
La comparaison avec le Cameroun est instructive : dans les deux cas, des populations spécifiques ont été ciblées par des violences d’État postcoloniales ; dans les deux cas, les revendications de reconnaissance sont réduites à de l’ethnicisme par les discours officiels ; et dans les deux cas, l’absence de justice transitionnelle alimente une mémoire souterraine qui ressurgit périodiquement dans la contestation politique.
7.4 Kenya : Mau Mau, mémoire coloniale et réhabilitation tardive
Le cas kenyan est peut-être le plus directement comparable à la situation camerounaise en termes de structure du problème mémoriel. Le mouvement Mau Mau (1952–1960), essentiellement composé de Kikuyu, a constitué la principale résistance armée au colonialisme britannique au Kenya. Cette résistance a été réprimée avec une violence considérable — camps de détention, torture systématique, exécutions — dont les archives britanniques déclassifiées depuis 2011 ont révélé l’ampleur.
Pendant des décennies, les vétérans Mau Mau ont été marginalisés dans la mémoire nationale kenyane, qualifiés de « terroristes » ou d’acteurs d’une violence communautaire plutôt que de résistants anticoloniaux. Ce n’est qu’en 2010 que l’État kenyan a officiellement réhabilité le mouvement — et en 2013 que la Grande-Bretagne a accepté de verser des indemnités aux victimes de la répression.
Ranger (1983) a montré comment les puissances coloniales ont systématiquement reconstruit l’histoire de la résistance africaine pour la réduire à de l’agitation tribale³¹° — exactement ce que fait le discours d’ethnicisation appliqué aux Bamiléké. La comparaison avec le Kenya montre que la reconnaissance est possible, même tardive, et qu’elle constitue un élément indispensable de la stabilisation politique à long terme.
8. Ethnicisation du politique et essentialisation des identités : une critique
La question « Que veulent les Grassfields ? » repose sur une présupposition analytiquement problématique : celle de l’homogénéité des intérêts au sein d’un groupe social défini par son appartenance régionale ou culturelle. Cette présupposition accomplit une opération d’essentialisation : elle transforme une réalité sociale plurielle et dynamique en bloc monolithique aux intérêts supposément identiques.
Or les approches contemporaines en sciences sociales insistent sur le caractère construit, historiquement contingent et politiquement situé des identités ethniques. Brubaker (2002) parle d’« ethnicity without groups » : l’ethnicité est un cadre cognitif mobilisé dans certaines situations, non un attribut stable de groupes préexistants³¹¹. Ce cadre devient particulièrement saillant dans les contextes de compétition politique intense — ce qui ne signifie pas qu’il en était à l’origine.
Les populations des Grassfields sont traversées de divisions profondes : de classe, de génération, de religion, de trajectoire migratoire, d’orientation politique. Des Bamiléké soutiennent le RDPC au pouvoir ; d’autres soutiennent le MRC de Kamto ; d’autres encore s’abstiennent ou militent dans des organisations de la société civile. La diversité de ces trajectoires est précisément ce que la réduction ethniciste efface — et cet effacement sert une fonction politique claire : rendre la contestation illégitime en la faisant apparaître comme l’expression d’un bloc communautaire plutôt que comme une pluralité de positionnements politiques raisonnés.
9. Mémoire, reconnaissance et justice historique : les enjeux non résolus
9.1 L’absence de reconnaissance officielle comme facteur de persistance des tensions
Au-delà des débats discursifs, la question centrale demeure celle de la mémoire institutionnelle. L’absence de reconnaissance officielle des violences liées à la guerre d’indépendance camerounaise — aucun mémorial, aucune commission d’enquête, aucun programme d’éducation historique, aucun processus de justice transitionnelle — ne constitue pas un oubli neutre. C’est un choix politique actif qui produit des effets mesurables : persistance de la méfiance envers les institutions, sentiment d’injustice non résolue, et résurgence cyclique de la contestation.
Olick et Robbins (1998) ont montré que les sociétés qui ne traitent pas institutionnellement leurs traumatismes collectifs ne les surmontent pas — elles les refoulent³¹². Ce refoulement n’est pas une solution stable : il crée des conditions dans lesquelles les tensions resurgissent à chaque moment de crise politique, réactivant des clivages que le temps seul n’a pas suffi à cicatriser.
9.2 Le musée de Pittsburgh : une réponse diasporique à l’absence mémorielle
L’ouverture récente du premier musée consacré à l’histoire et aux violences subies par le peuple bamiléké, à Pittsburgh (États-Unis), illustre précisément le mécanisme décrit par Nora (1984) : lorsque les milieux de mémoire naturels ont été détruits ou interdits, les communautés créent des lieux de mémoire institutionnels pour préserver ce que l’oubli officiel menace d’effacer³¹¹.
Ce phénomène diasporique n’est pas exceptionnel : les Arméniens ont créé des institutions mémorielles en diaspora longtemps avant que leur génocide ne soit reconnu par des États ; les descendants des victimes de l’esclavage transatlantique ont construit des musées et des archives en Amérique du Nord et dans les Caraïbes avant que les gouvernements concernés n’acceptent une quelconque responsabilité. La mémoire diasporique précède et conditionne souvent la reconnaissance institutionnelle.
Vansina (1985) a montré que la tradition orale constitue une forme d’archive à part entière, dont la valeur épistémique est irréductible aux documents écrits³¹¹. L’enregistrement de témoignages de survivants de la guerre du Cameroun, mené par La’akam en partenariat avec le Holocaust Center de Pittsburgh, s’inscrit dans cette logique archivistique : il s’agit de sauver des sources historiques irremplaçables avant leur disparition biologique.
10. Conclusion
L’analyse comparative et critique du discours de Junior Zogo Zogo permet de dégager plusieurs conclusions de portée théorique et politique.
Sur le plan théorique, le discours d’ethnicisation du politique constitue un mécanisme de délégitimation qui opère à plusieurs niveaux simultanément : il efface le contenu historique des revendications, il naturalise l’absence de reconnaissance comme preuve d’inanité, et il transforme la contestation politique en expression d’un particularisme communautaire. Ces mécanismes ne sont pas propres au Cameroun : ils s’observent dans de nombreux contextes postcoloniaux africains, comme le montrent les cas comparatifs du Rwanda, de l’Afrique du Sud, du Zimbabwe et du Kenya.
Sur le plan analytique, les revendications des populations des Grassfields ne relèvent pas d’un « flou » de soixante-dix ans, mais d’une continuité historique marquée par la guerre d’indépendance, la marginalisation politique systémique, l’absence de justice transitionnelle et des enjeux non résolus de mémoire et de reconnaissance. Ces revendications ont un contenu précis, documenté et inscrit dans des dynamiques structurelles que l’analyse socio-historique permet de mettre en évidence.
Sur le plan politique, l’expérience comparative montre que les sociétés qui traitent institutionnellement leurs traumatismes collectifs — fût-ce imparfaitement, comme en Afrique du Sud — sont mieux à même de construire des formes durables de cohésion nationale que celles qui optent pour le silence, le déni ou la délégitimation de la mémoire des victimes. La reconnaissance n’est pas une concession aux groupes « victimaires » : c’est un investissement dans la stabilité politique à long terme.
Fanon (1961) avait averti que les États postcoloniaux qui ne règlent pas les comptes de la colonisation les reproduisent sous d’autres formes³¹¸. Le Cameroun contemporain, soixante-cinq ans après son indépendance formelle, illustre la pertinence persistante de cet avertissement. Le chemin vers une mémoire partagée et une paix politique durable passe par la reconnaissance, non par l’effacement.
Déclarations de l’auteure
Conflits d’intérêts : L’auteure déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts en lien avec cet article.
Financement : Cette recherche n’a bénéficié d’aucun financement spécifique d’agences publiques, commerciales ou à but non lucratif.
Données : Cet article mobilise exclusivement des sources secondaires publiées, référencées dans la bibliographie.
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