Hier, à Yaoundé, au Cameroun, un drame impensable s’est produit. Une jeune mère aurait ôté la vie à ses trois enfants avant de mettre fin à la sienne.
Les faits rapportés sont déchirants. On dit qu’elle avait longtemps enduré l’infidélité de son partenaire — le père de ses enfants — qui lui avait promis le mariage sans jamais tenir parole. Certains affirment qu’elle avait déjà proféré des menaces lors de moments de grande détresse émotionnelle. Aujourd’hui, une grande partie des réactions publiques se concentre sur la condamnation.
« Méchante. »
« Monstre. »
« Impardonnable. »
L’indignation est compréhensible. Trois enfants innocents ne sont plus. Une vie s’est éteinte. Une famille est brisée. Une communauté est bouleversée.
Mais au milieu de la colère et de la douleur, une question plus profonde s’impose :
Que s’est-il passé bien avant hier ?
La tragédie que l’on voit — et la lutte que l’on ne voit pas
Il est facile de juger un acte.
Il est plus difficile d’examiner les conditions qui l’ont incubé.
Si cette femme avait effectivement menacé de commettre un tel acte auparavant, pourquoi cela a-t-il été minimisé ?
Si sa détresse était visible, qui est intervenu ?
Si elle sombrait émotionnellement, où étaient les structures de soutien ?
Était-elle en train de crier à l’aide ?
Nous ne connaîtrons peut-être jamais toute la vérité de sa souffrance intérieure. Mais nous savons ceci : un traumatisme émotionnel profond, une dépression non traitée, une humiliation chronique, une instabilité relationnelle et un isolement social peuvent créer des tempêtes psychologiques qui altèrent la perception et le jugement.
Cela n’excuse pas la violence.
Mais cela peut expliquer la fragilité qui la précède.
Le poids silencieux de la trahison et de la pression sociale
Dans de nombreuses sociétés — y compris dans certaines réalités camerounaises — le mariage confère une légitimité sociale. Une femme qui a des enfants hors mariage peut subir des stigmates, des jugements murmurés, une insécurité quant à son avenir. Lorsque les promesses de mariage s’effondrent à répétition sous le poids de l’infidélité, le coût émotionnel peut être dévastateur.
Ajoutons à cela :
- La dépendance financière
- Les infidélités répétées
- L’humiliation sociale
- De possibles violences psychologiques
- L’isolement vis-à-vis des réseaux de soutien
L’impact psychologique se cumule.
Quand l’humiliation devient chronique, elle peut se transformer en désespoir.
Quand le désespoir n’est pas traité, il peut devenir dangereux.
La santé mentale n’est pas un concept occidental
L’un des aspects les plus troublants des réactions publiques est la rapidité avec laquelle la santé mentale est écartée.
Dans de nombreux contextes africains, les troubles mentaux restent mal compris, minimisés ou interprétés uniquement sous un angle spirituel. La dépression est qualifiée de faiblesse. L’effondrement émotionnel est perçu comme du « cinéma ». Les menaces d’automutilation sont considérées comme de la manipulation.
Pourtant, la santé mentale n’est pas une idéologie importée.
C’est une réalité biologique et psychologique.
Une dépression sévère peut altérer le jugement.
Une crise émotionnelle aiguë peut engendrer une pensée catastrophique.
Un traumatisme non traité peut déformer la raison.
Quand une personne menace de se faire du mal ou d’en faire aux autres de manière répétée, ce n’est pas un sujet de commérage.
C’est un signal d’alarme.
La question des témoins
Si elle avait effectivement exprimé des menaces auparavant, la responsabilité ne lui incombe pas seule.
Elle interpelle aussi la responsabilité collective.
Qui l’a entendue ?
Qui a minimisé ses paroles ?
Qui a pensé : « Elle ne le fera pas » ?
Qui a supposé que quelqu’un d’autre interviendrait ?
Les tragédies révèlent souvent une chaîne de signaux ignorés.
Nous sommes rapides à condamner l’acte final.
Nous sommes plus lents à examiner l’effritement progressif qui l’a précédé.
Tenir deux vérités à la fois
Voici le terrain moral difficile :
Les enfants sont des victimes.
La mère souffrait peut-être profondément.
La compassion pour l’une n’efface pas la justice pour les autres.
Nous pouvons pleurer les enfants avec intensité.
Nous pouvons condamner la violence sans ambiguïté.
Et nous pouvons, en même temps, nous interroger sur les systèmes de soutien qui ont failli.
Ces vérités peuvent coexister.
Une culture du jugement ou une culture de l’intervention ?
Les réseaux sociaux amplifient l’indignation en quelques secondes. Mais l’indignation ne construit pas d’infrastructures de santé mentale. Le jugement ne crée pas de lignes d’assistance. Les commentaires moralisateurs ne financent pas des services de counseling.
Et si ce drame nous obligeait à poser de vraies questions ?
Avons-nous des services de santé mentale accessibles ?
Nos églises et nos mosquées sont-elles formées pour identifier les crises psychologiques ?
Les familles savent-elles comment réagir face aux idées suicidaires ?
Traitons-nous la détresse émotionnelle comme une urgence — ou comme un simple caprice ?
Si quelqu’un menace de faire du mal de façon répétée, la réponse ne doit pas être le commérage.
Elle doit être l’action.
Le rôle du partenaire — et la réalité structurelle
La responsabilité individuelle demeure essentielle. Toutefois, la trahison répétée peut éroder la stabilité psychologique, surtout lorsque l’identité sociale et la dignité sont liées à la relation et au mariage.
L’infidélité n’est pas seulement une faute privée ; dans certains contextes, elle devient une humiliation publique. Et l’humiliation chronique peut fragiliser une personne déjà vulnérable.
Encore une fois, la trahison ne justifie pas la violence.
Mais ignorer ses conséquences psychologiques serait tout aussi irresponsable.
Le coût du silence
Combien de femmes souffrent en silence dans des relations instables ?
Combien de mères portent une dépression masquée sous l’apparence de la résilience ?
Combien de menaces sont ignorées jusqu’à devenir des manchettes ?
Les crises de santé mentale ne commencent pas par un homicide.
Elles commencent par le silence.
Et si nous faisions une pause ?
Au lieu de réduire cette femme au seul qualificatif de « méchante », et si nous demandions :
Où sont nos conseillers communautaires ?
Où sont les refuges sûrs pour les femmes en crise émotionnelle ?
Où est le langage normalisé autour de la dépression et des idées suicidaires ?
Où est la responsabilité des partenaires qui déstabilisent les familles par des comportements destructeurs ?
Ce drame ne concerne pas seulement une femme.
Il révèle nos angles morts collectifs.
Un appel à la responsabilité
Que ce moment soit un électrochoc.
Prenons les menaces au sérieux.
Normalisons la thérapie.
Enseignons la régulation émotionnelle.
Construisons des réseaux de soutien communautaires.
Encourageons les hommes et les femmes à demander de l’aide sans honte.
Intervenons tôt.
La santé mentale est réelle.
La détresse psychologique est réelle.
Les signaux d’alarme sont réels.
Les ignorer peut être fatal.
Pleurer sans simplifier
Trois enfants ne sont plus. Leur avenir est éteint.
Une jeune femme n’est plus. Sa douleur est restée sans résolution.
Il n’y a pas de récit simple ici.
Il y a du chagrin.
Il y a de l’horreur.
Il y a des questions.
Et peut-être, une fragile opportunité :
Construire des systèmes qui écoutent avant qu’une crise ne devienne une catastrophe.
Que les enfants reposent en paix.
Que l’âme tourmentée de leur mère trouve enfin la paix qu’elle n’a pas connue ici-bas.
Et que nous apprenions, en tant que société, à reconnaître les appels au secours avant qu’ils ne se transforment en pertes irréversibles.

