Comment adapter les tontines aux outils du 21e siècle, transformer la diaspora en acteur de développement collectif, et bâtir des structures durables entre pays d’accueil et pays d’origine
Par Mə̂fò Nyàpgùŋ | Voix Plurielles
Dans l’imaginaire collectif camerounais et bien au-delà, le peuple bamiléké est associé à une forme presque légendaire d’endurance économique : les boutiques qui résistent aux crises, les immeubles construits pierre après pierre, les réseaux commerciaux qui traversent les frontières, les enfants envoyés aux études coûte que coûte. Mais réduire cette dynamique à une simple « culture de l’argent » serait commettre une erreur historique et sociologique profonde.
Car derrière les boutiques, les entreprises et les réseaux, il existe une philosophie collective de survie, une mémoire du manque et une architecture de solidarité qui ont permis à un peuple longtemps marginalisé politiquement — et violemment éprouvé lors de la guerre d’indépendance camerounaise — de transformer la précarité en résilience. L’économie bamiléké n’est pas seulement une économie de profit. C’est, fondamentalement, une économie de reconstruction.
Aujourd’hui, cette économie communautaire affronte de nouveaux défis. La diaspora bamiléké, dispersée sur quatre continents, dispose d’un capital humain, financier et relationnel considérable. Mais ce capital est encore trop souvent fragmenté, individuel, épuisé par des obligations familiales non régulées. La question centrale de notre temps est celle-ci : comment transformer ce capital dispersé en puissance collective ? Comment adapter les outils traditionnels de solidarité — à commencer par la tontine — aux réalités du 21e siècle ? Et comment la diaspora peut-elle se structurer pour prospérer là où elle vit tout en contribuant au développement du Cameroun ?
Cet article propose une réponse structurée à ces questions, en mobilisant les apports de l’économie de la migration, de la sociologie des réseaux et des meilleures pratiques observées dans d’autres diasporas à travers le monde.
I. Une économie née de la nécessité historique
1.1 La violence coloniale comme matrice de l’entrepreneuriat
L’histoire économique bamiléké ne peut être dissociée des violences coloniales, des déplacements forcés et des politiques de marginalisation qui ont marqué l’Ouest camerounais durant les années 1950–1970. Deltombe, Domergue et Tatsitsa (2016) ont documenté avec précision l’ampleur de la répression qui s’est abattue sur les régions bamiléké lors de la guerre d’indépendance : bombardements de villages, déplacements forcés de populations, destruction des terres agricoles, assassinats ciblés des élites politiques et économiques.³
Warnier (1993) a analysé comment cette violence historique a paradoxalement renforcé une culture de l’autonomie économique : confrontées à la destruction de leurs ressources foncières et à leur exclusion des positions politiques, les populations bamiléké ont investi massivement dans la mobilité, le commerce et les réseaux d’entraide.¹ Le marché est devenu un territoire de dignité. La réussite économique, une réponse politique à la marginalisation.
Cette genèse violente explique plusieurs caractéristiques distinctives de la culture économique bamiléké : la méfiance envers les institutions étatiques, la préférence pour les circuits informels de financement, l’attachement aux réseaux de confiance communautaires, et la transmission précoce aux enfants d’une éthique du travail et de l’épargne.
1.2 La pédagogie économique familiale
Dans de nombreuses familles bamiléké, l’enfant grandit avec une pédagogie implicite mais rigoureuse : apprendre très tôt la valeur de l’effort, aider la famille, investir plutôt que consommer, construire progressivement et penser l’avenir collectif. Nkwi et Warnier (1982) ont montré que cette transmission intergénérationnelle des valeurs économiques s’effectue moins par le discours que par la pratique — l’enfant observant ses parents négocier, épargner, contribuer aux tontines et gérer les ressources familiales.²
Cette culture du travail n’est pas individualiste. Elle est profondément familiale et communautaire. La réussite personnelle est valorisée non comme fin en soi, mais comme moyen de renforcer le collectif — la famille élargie, le village, le réseau communautaire. C’est cette dimension collective qui distingue l’ethos économique bamiléké d’un simple goût du profit.
« Dans la pensée traditionnelle bamiléké, la richesse n’a jamais été conçue comme un luxe individuel. Accumuler sans redistribuer est mal vu. Réussir sans soutenir les autres est souvent considéré comme une faute morale. » — Warnier, 1993
II. La tontine : anatomie d’une institution remarquable
2.1 Définition et fonctionnement
La tontine — connue sous différentes appellations selon les régions et les cultures : susu en Afrique de l’Ouest anglophone, njangi chez les Bamiléké, djangui au Cameroun anglophone, likelembé au Congo, chit fund en Inde, hui en Chine — est l’une des institutions financières les plus répandues et les plus anciennes du monde. Dans sa forme la plus classique, elle repose sur un principe simple : un groupe de participants se réunit régulièrement, chacun verse une somme fixe, et la totalité de la cagnotte est attribuée à tour de rôle à un membre du groupe.
Ardener (1964), dans l’étude comparative fondatrice sur les rotating credit associations, a montré que ce mécanisme existe sur tous les continents et répond à un besoin universel : permettre à des individus disposant de revenus modestes d’accéder à des sommes importantes qu’ils ne pourraient pas accumuler seuls dans un délai raisonnable.⁶ La tontine est, en ce sens, une forme de crédit sans intérêt, de mutualisation du risque et d’épargne forcée.
Bouman (1995) a identifié plusieurs variantes de ce mécanisme selon les contextes : les rotating savings and credit associations (ROSCA) pures, dans lesquelles la cagnotte est simplement redistribuée à tour de rôle ; les accumulating savings and credit associations (ASCA), dans lesquelles le fonds commun grossit progressivement et peut être prêté à des membres contre intérêt ; et les tontines à enchères, dans lesquelles les membres enchérissent pour obtenir la cagnotte, le plus offrant étant celui qui en a le plus besoin.⁴
2.2 Les njangi bamiléké : au-delà de la finance
Chez les Bamiléké, la tontine — appelée njangi — dépasse largement sa fonction financière. Nzemen (1993), dans son étude fondamentale sur les tontines camerounaises, a montré que le njangi fonctionne simultanément comme institution financière, institution sociale et institution morale.⁷ Il crée du lien, impose une discipline collective, produit de l’appartenance et rappelle à chacun qu’il n’avance jamais seul.
Les njangi bamiléké se déclinent en plusieurs formes selon leurs objectifs : le njangi de base (crédit rotatif entre amis ou voisins), le njangi de développement (orienté vers des projets collectifs comme la construction d’une école ou d’une route), le njangi funéraire (fonds de solidarité pour les deuils), et le njangi d’affaires (groupement d’investissement entre entrepreneurs). Dans les chefferies bamiléké, certains njangi sont organisés sous l’égide du fon (chef) et constituent des instruments de redistribution des ressources à l’échelle de la communauté.
Lelart (2002) a souligné que les tontines camerounaises représentent un volume financier considérable — certaines estimations suggèrent que les circuits informels de finance solidaire mobilisent plus de ressources que les banques formelles dans certaines régions d’Afrique subsaharienne.⁵ Pourtant, ces flux restent largement invisibles dans les statistiques économiques officielles, précisément parce qu’ils opèrent en dehors des circuits formels.
2.3 Les forces et les limites du système traditionnel
Le système traditionnel de la tontine présente des forces indéniables : il ne demande aucune garantie, fonctionne sur la confiance et la réputation sociale, est exempt de bureaucratie, est adapté aux revenus irréguliers, et crée des liens sociaux durables. Dans des contextes où les banques formelles sont soit inaccessibles, soit peu fiables, soit structurellement défavorables aux petits épargnants, la tontine constitue une réponse rationnelle et efficace.
Mais le système présente également des limites structurelles qu’il serait irresponsable de nier. Il repose sur la confiance interpersonnelle, ce qui le rend vulnérable aux défaillances individuelles — un membre qui ne paie pas peut bloquer le système entier. Il est limité dans sa capacité d’accumulation — les sommes mobilisables sont plafonnées par la taille du groupe et le niveau de revenus de ses membres. Il manque de formalisation juridique, ce qui le rend fragile en cas de litige. Et il souffre d’un manque de transparence dans sa gestion, source de conflits récurrents.
Ces limites ne condamnent pas la tontine. Elles définissent le chantier de sa modernisation.
III. Moderniser les tontines : adapter un outil ancestral au 21e siècle
3.1 La digitalisation : de la confiance relationnelle à la confiance algorithmique
La révolution numérique offre à la tontine des outils de transformation sans précédent. Des plateformes comme Esusu (États-Unis), Cowris (Nigeria), Kiakia (Nigeria) ou des applications comme Sama Money (Sénégal) ont commencé à digitaliser les mécanismes de la tontine, permettant des transactions sécurisées, une comptabilité transparente, un suivi en temps réel et une portée géographique illimitée.
Pour la diaspora bamiléké dispersée entre Paris, Bruxelles, New York, Toronto ou Dubaï, la digitalisation résout un problème pratique fondamental : comment maintenir une tontine lorsque les membres sont sur trois continents et dans des fuseaux horaires différents ? Les outils numériques permettent de gérer les cotisations, de fixer les règles de distribution, d’envoyer des rappels automatiques et de maintenir une comptabilité accessible à tous les membres — éliminant ainsi les risques de malversation et les conflits liés à l’opacité.
Granovetter (1985) avait théorisé le concept d’« embeddedness » (encastrement) : les relations économiques sont toujours encastrées dans des relations sociales qui les conditionnent.¹⁰ La digitalisation ne détruit pas cet encastrement social — elle le transpose dans un espace numérique. Les groupes WhatsApp, les réunions Zoom, les plateformes de paiement mobile maintiennent le lien social tout en fluidifiant les transactions financières.
3.2 La formalisation juridique : du groupe informel à la structure légale
L’une des évolutions les plus importantes pour les tontines de la diaspora est leur formalisation juridique. Dans les pays d’accueil européens ou nord-américains, les tontines informelles n’ont aucune existence légale — ce qui les rend vulnérables aux conflits internes et les exclut des opportunités de financement institutionnel.
Plusieurs formes juridiques peuvent accueillir les fonctions d’une tontine modernisée selon les contextes nationaux : en France, l’association loi 1901 ou la société coopérative (SCOP, SCIC) ; en Belgique, l’association sans but lucratif (ASBL) ou la société coopérative à responsabilité limitée (SCRL) ; au Royaume-Uni, la community interest company (CIC) ou la credit union ; aux États-Unis, la limited liability company (LLC) ou la credit union fédérale. Ces structures offrent une protection juridique aux membres, ouvrent l’accès au financement bancaire et institutionnel, et permettent une fiscalité avantageuse.
La formalisation ne signifie pas la perte de l’identité culturelle. Elle signifie la protection des membres et le renforcement de la capacité d’action collective. Une tontine formalisée peut ouvrir un compte bancaire professionnel, accéder à des subventions publiques, contracter des emprunts, investir dans l’immobilier et développer des activités économiques à plus grande échelle.
3.3 L’évolution vers des fonds d’investissement communautaires
La tontine modernisée peut aller bien au-delà du crédit rotatif. Elle peut évoluer vers un fonds d’investissement communautaire — une structure dans laquelle les membres cotisent non plus pour obtenir à tour de rôle une somme d’argent, mais pour constituer un capital collectif investi dans des projets générateurs de revenus.
Light et Gold (2000) ont analysé les « ethnic economies » — ces économies ethniques dans lesquelles des communautés de migrants s’organisent collectivement pour créer des entreprises, des réseaux commerciaux et des circuits de financement alternatifs.¹⁴ Les exemples abondent : les communautés chinoises ont créé des rotating credit associations qui ont financé des restaurants, des épiceries et des entreprises manufacturières dans le monde entier ; les communautés coréennes ont développé des kye (tontines) qui ont permis à de nombreux immigrants de financer leurs premières entreprises aux États-Unis ; les communautés indiennes ont utilisé des chit funds pour financer des projets immobiliers et commerciaux en Grande-Bretagne.
La diaspora bamiléké dispose de tous les ingrédients pour reproduire ces succès : un réseau dense, une culture de l’épargne et de l’investissement, une tradition de solidarité communautaire et un capital humain qualifié. Ce qui manque souvent, c’est la structuration collective et la vision à long terme.
Une tontine modernisée n’est pas une tontine dénaturée. C’est une tontine qui a grandi. Qui a appris à porter plus loin ce que ses fondateurs avaient semé.
IV. La diaspora comme acteur de développement : potentiel et réalités
4.1 Le poids économique de la diaspora africaine
Les transferts de fonds des diasporas africaines vers leurs pays d’origine constituent l’un des flux financiers les plus importants du continent. Selon la Banque Mondiale (2023), les remises de fonds vers l’Afrique subsaharienne ont atteint 54 milliards de dollars américains en 2022 — dépassant largement l’aide publique au développement et représentant dans certains pays plus de 10 % du PIB national.¹⁷ Pour le Cameroun, les estimations des flux provenant de la diaspora dépassent plusieurs centaines de milliards de FCFA annuellement.
Ces chiffres impressionnants cachent cependant une réalité plus nuancée. De Haas (2010) a montré que les transferts de fonds des diasporas sont majoritairement destinés à la consommation familiale courante (alimentation, santé, éducation) plutôt qu’à l’investissement productif.¹² L’argent envoyé permet aux familles de survivre, mais contribue peu à la création d’emplois, au développement d’entreprises ou à l’investissement dans des infrastructures. Le potentiel de développement de la diaspora reste donc largement inexploité — non par manque de volonté, mais par manque de structuration.
Gubert (2002) a documenté le rôle d’assurance que jouent les transferts de fonds : ils protègent les familles restées au pays contre les chocs économiques et les mauvaises récoltes, mais ne créent pas les conditions d’une accumulation productive.¹¹ C’est là que réside le défi central : transformer la diaspora de pourvoyeuse de subsistance en partenaire de développement.
4.2 Les obstacles structurels à l’investissement diasporique
Plusieurs obstacles structurels empêchent la diaspora bamiléké — comme beaucoup d’autres diasporas africaines — de transformer son potentiel économique en investissement productif au Cameroun.
Le premier est la distance informationnelle : la diaspora manque souvent d’informations fiables sur les opportunités d’investissement au Cameroun, les réglementations fiscales et commerciales, les partenaires locaux de confiance et les mécanismes de protection juridique des investissements. Ce déficit informationnel conduit à une sous-utilisation du capital disponible ou à des investissements risqués faute de due diligence adéquate.
Le deuxième est la pression familiale non régulée. Sayad (1999) a analysé la « double absence » du migrant : absent de son pays d’origine, jamais pleinement présent dans son pays d’accueil.²⁰ Cette double absence s’accompagne d’une double obligation : celle de contribuer financièrement à la famille restée au pays, et celle de construire sa vie dans le pays d’accueil. Lorsque ces deux obligations ne sont pas négociées collectivement, elles épuisent les ressources individuelles et empêchent toute accumulation productive.
Le troisième est l’absence de structures collectives d’investissement. Sans structures formalisées, les investissements de la diaspora au Cameroun sont pulvérisés entre des milliers d’initiatives individuelles — une maison par-ci, un petit commerce par-là, un transfert mensuel à la famille — dont la somme est considérable mais l’impact structurant limité.
4.3 Le capital social comme ressource stratégique
Putnam (2000) distingue deux formes de capital social : le « bonding capital » (capital de liaison), qui relie des individus similaires au sein d’un groupe fermé, et le « bridging capital » (capital de pont), qui connecte des groupes différents et permet l’accès à des ressources nouvelles.¹⁵ La diaspora bamiléké dispose d’un bonding capital exceptionnel — ses réseaux internes sont denses, ses mécanismes de solidarité éprouvés. Mais elle sous-exploite son bridging capital — les connexions avec les institutions financières des pays d’accueil, les réseaux professionnels locaux, les partenaires institutionnels (agences de développement, fondations, chambres de commerce).
Portes et Sensenbrenner (1993) ont montré que les communautés immigrantes qui réussissent économiquement sont celles qui articulent ces deux formes de capital : elles maintiennent la solidarité interne tout en développant des connexions stratégiques vers l’extérieur.⁹ C’est précisément ce double mouvement — renforcer la cohésion interne et s’ouvrir vers les ressources extérieures — que les structures diasporiques bamiléké doivent opérer.
V. Construire des structures durables dans les pays d’accueil
5.1 Le modèle des chambres de commerce communautaires
Plusieurs diasporas dans le monde ont créé des chambres de commerce ou des associations d’affaires communautaires qui constituent des infrastructures économiques collectives remarquables. La Chinese American Chamber of Commerce, l’Indian Business Association au Royaume-Uni, la Korean American Chamber of Commerce aux États-Unis ou encore la Lebanese Business Council dans plusieurs pays africains — ces structures offrent à leurs membres des services concrets : mise en réseau, accès à l’information, formation, plaidoyer institutionnel, facilitation des investissements et soutien à l’entrepreneuriat.
La diaspora bamiléké pourrait développer des structures analogues dans chacun de ses principaux pays d’accueil — France, Belgique, Suisse, États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Allemagne — articulées en réseau transnational. Ces structures n’auraient pas vocation à remplacer les associations culturelles et régionales existantes, mais à les compléter avec une dimension économique explicite et organisée.
Vertovec (2009) a montré que les diasporas transnationales les plus efficaces sont celles qui maintiennent des structures simultanément dans le pays d’accueil (pour servir les membres de la diaspora) et dans le pays d’origine (pour coordonner les investissements), connectées par des réseaux denses de communication et de confiance.¹³
5.2 Les fonds d’investissement diasporiques : un modèle à développer
L’une des innovations les plus prometteuses pour la diaspora bamiléké est la création de fonds d’investissement communautaires — des structures dans lesquelles des membres de la diaspora investissent collectivement dans des projets au Cameroun ou dans les pays d’accueil, avec un retour sur investissement partagé.
Ce modèle existe déjà dans d’autres diasporas africaines. Le fonds Diaspora Finance for Development (DFD) mis en place par la Banque Africaine de Développement cherche précisément à catalyser ces initiatives en offrant des co-financements aux fonds diasporiques qui investissent dans des projets à impact au Cameroun et dans d’autres pays africains.¹⁸ Des programmes similaires existent en France (via l’Agence Française de Développement), en Allemagne (GIZ) et en Grande-Bretagne (UK Aid).
Pour la diaspora bamiléké, les secteurs d’investissement les plus porteurs combinent rentabilité et impact développemental : l’agriculture et l’agro-industrie (le Cameroun dispose d’une des terres agricoles les plus fertiles d’Afrique subsaharienne), les énergies renouvelables (solaire, hydraulique), l’immobilier résidentiel et commercial, l’éducation et la formation professionnelle, la santé et les services numériques.
5.3 Les coopératives d’épargne et de crédit : un modèle éprouvé
La coopérative d’épargne et de crédit (credit union) constitue peut-être le modèle institutionnel le plus directement inspiré de la logique de la tontine et le plus adapté aux besoins de la diaspora. Ces coopératives — à but non lucratif, gouvernées démocratiquement par leurs membres — offrent des produits d’épargne et de crédit à des conditions plus avantageuses que les banques commerciales, tout en maintenant une logique de solidarité communautaire.
Dans plusieurs pays, des credit unions ethniques ont été créées par des communautés de migrants pour répondre à leurs besoins spécifiques. Aux États-Unis, des African American credit unions existent depuis les années 1930 et ont joué un rôle crucial dans le financement de l’entrepreneuriat noir en l’absence d’accès aux banques commerciales. Au Royaume-Uni, des communautés caribéennes et africaines ont créé des credit unions qui servent des centaines de milliers de membres.
La création d’une coopérative d’épargne et de crédit bamiléké (ou plus largement camerounaise ou africaine) dans les principaux pays d’accueil permettrait de : collecter l’épargne de la communauté à des conditions avantageuses, offrir des prêts à des taux raisonnables pour financer les projets des membres, constituer progressivement un fonds d’investissement collectif, et fournir des services d’éducation financière et d’accompagnement entrepreneurial.
5.4 Les associations professionnelles et les réseaux de mentorat
Au-delà des structures financières, la diaspora bamiléké dispose d’un capital humain exceptionnel — médecins, ingénieurs, juristes, économistes, entrepreneurs, enseignants, informaticiens — qui reste largement sous-mobilisé comme ressource collective. Des associations professionnelles organisées par secteur permettraient de mettre ce capital au service de la communauté : mentorat pour les jeunes entrepreneurs, expertise technique pour les projets d’investissement au Cameroun, mise en réseau avec les institutions des pays d’accueil, formation et transfert de compétences.
Portes (1998) a montré que le capital social professionnel constitue une ressource économique à part entière : l’accès aux réseaux professionnels conditionne souvent l’accès aux opportunités économiques autant que le capital financier.¹⁶ Une diaspora qui ne valorise pas collectivement son capital humain laisse dormir l’une de ses ressources les plus précieuses.
VI. Vers un modèle intégré : diaspora, pays d’accueil et pays d’origine
6.1 La triangle vertueux : accueil, origine, réseau
Le modèle le plus efficace pour la diaspora bamiléké n’est pas un modèle binaire (pays d’accueil contre pays d’origine) mais un modèle triangulaire : prospérer dans le pays d’accueil, investir dans le pays d’origine, et maintenir un réseau transnational dense qui fait circuler les ressources, les compétences et les opportunités entre les deux.
Ce modèle suppose trois conditions simultanées. Premièrement, une stabilité économique dans le pays d’accueil : les membres de la diaspora ne peuvent contribuer au développement du Cameroun que s’ils ont eux-mêmes construit une base économique solide là où ils vivent. Cela signifie avoir un logement sécurisé, une épargne suffisante, une protection sociale adéquate et des projets professionnels aboutis. Investir au Cameroun depuis la précarité est une recette pour l’échec.
Deuxièmement, une organisation collective au Cameroun : les investissements de la diaspora ne peuvent être productifs que s’ils s’appuient sur des partenaires locaux fiables, des structures juridiques solides et un environnement institutionnel favorable. Cela nécessite un plaidoyer actif auprès du gouvernement camerounais pour des politiques d’investissement diasporique — réduction des coûts de transfert, double imposition, reconnaissance des diplômes, facilitation des procédures d’investissement.
Troisièmement, un réseau transnational structuré : des plateformes numériques partagées, des réunions régulières, des mécanismes de gouvernance transparents et une vision collective à long terme. Sans cette infrastructure relationnelle, les initiatives individuelles restent fragmentées et leur impact limité.
6.2 Apprendre des autres diasporas qui ont réussi
La diaspora bamiléké n’est pas seule dans ce défi. D’autres communautés ont tracé des chemins dont il est possible et utile de s’inspirer.
La diaspora indienne constitue peut-être l’exemple le plus impressionnant. Avec plus de 18 millions de personnes dans le monde, elle a créé des réseaux d’affaires transnationaux, des associations professionnelles puissantes (comme la Indus Entrepreneurs, TiE, présente dans 65 villes mondiales), des fonds d’investissement communautaires et des institutions philanthropiques dont l’impact sur le développement de l’Inde est documenté et considérable. Sa clé : une articulation remarquable entre solidarité interne et ouverture aux opportunités des pays d’accueil.
La diaspora libanaise en Afrique — et notamment au Cameroun et dans d’autres pays d’Afrique subsaharienne — offre un autre exemple instructif de résilience économique diasporique. Elle a développé des réseaux commerciaux transnationaux efficaces, des structures d’entraide communautaires robustes et une capacité à s’intégrer dans les économies locales tout en maintenant des liens forts avec le Liban. Sa force : une solidarité interne très développée et un sens aigu de la réciprocité économique.
La diaspora juive, malgré ses spécificités historiques, offre également des enseignements précieux en matière d’organisation communautaire économique : les fonds communautaires (comme le Jewish Community Federation), les réseaux de mentorat et de co-investissement, et les institutions éducatives financées collectivement illustrent ce que peut produire une communauté qui investit dans ses propres infrastructures plutôt que de se disperser en contributions individuelles.
6.3 Réguler la solidarité pour la rendre durable
L’un des obstacles les plus importants — et les moins souvent nommés — au développement économique de la diaspora bamiléké est l’épuisement produit par une solidarité non régulée. Quand chaque membre de la diaspora est sollicité individuellement et sans limite par sa famille élargie, ses amis, son village et sa communauté, l’accumulation productive devient impossible.
La solution n’est pas de cesser d’être solidaire. C’est de collectiviser la solidarité. Plutôt que chaque individu gère seul ses obligations familiales et communautaires, des mécanismes collectifs peuvent prendre en charge une partie de ces obligations : fonds communautaires pour les frais funéraires, fonds d’études pour les jeunes talentueuses sans ressources, mécanismes d’assurance maladie familiale. Ces structures collectives réduisent la pression individuelle tout en maintenant — et en renforçant — la solidarité communautaire.
Konings (2011) a montré que la capacité des associations camerounaises de la diaspora à formaliser et à collectiviser leurs obligations de solidarité est l’un des facteurs les plus déterminants de leur succès économique à long terme.¹⁹ Les associations qui parviennent à cette régulation collective libèrent l’énergie de leurs membres pour des projets d’investissement productifs.
VII. Obstacles, conditions de succès et recommandations pratiques
7.1 Les obstacles à surmonter
Plusieurs obstacles récurrents freinent le développement des structures économiques diasporiques bamiléké. Le premier est la méfiance interpersonnelle au sein de la communauté elle-même : les expériences passées de malversation dans des tontines ou des associations ont laissé des cicatrices et rendu certains membres méfiants envers toute forme d’organisation collective. La transparence et la gouvernance sont la réponse à cette méfiance.
Le deuxième est la compétition entre les associations existantes : les rivalités entre groupes régionaux, entre générations, entre hommes et femmes, entre « anciens migrants » et « nouveaux arrivants » fragmentent souvent un potentiel collectif qui, uni, serait considérable. La construction d’une identité diasporique partagée — au-delà des sous-groupes — est une condition de la coopération.
Le troisième est le manque de compétences en gestion organisationnelle et financière : beaucoup de membres de la diaspora sont hautement qualifiés dans leurs domaines professionnels mais n’ont pas été formés à la gestion associative, à la comptabilité, à la gouvernance d’une organisation ou à la gestion de projets. La formation est un investissement prioritaire.
Le quatrième est l’environnement institutionnel difficile au Cameroun : corruption, lenteurs administratives, insécurité juridique des investissements et coûts de transfert élevés constituent des freins objectifs à l’investissement diasporique. Ces obstacles requièrent un plaidoyer collectif et organisé auprès des autorités camerounaises — un plaidoyer que seule une diaspora organisée peut mener efficacement.
7.2 Les conditions de succès
Les études sur les diasporas économiquement réussies convergent vers plusieurs conditions de succès. La première est la gouvernance transparente et démocratique : les organisations qui durent sont celles où les membres participent aux décisions, ont accès à la comptabilité et peuvent sanctionner les gestionnaires défaillants. La deuxième est la vision à long terme : les investissements productifs demandent du temps — une génération doit parfois planter des arbres dont ses enfants cueilleront les fruits.
La troisième est l’inclusivité : les organisations qui excluent les femmes, les jeunes ou les « nouveaux arrivants » se privent de ressources humaines et financières précieuses. La quatrième est l’ancrage local dans les pays d’accueil : une diaspora qui reste étrangère à la société qui l’accueille ne peut exploiter pleinement les opportunités que cette société offre. L’intégration économique dans le pays d’accueil n’est pas une trahison du pays d’origine — c’est la condition de la capacité à le soutenir.
7.3 Dix recommandations pratiques
1. Créer des registres numériques des membres de la diaspora bamiléké dans chaque pays d’accueil, pour cartographier les compétences, les ressources et les besoins disponibles.
2. Formaliser juridiquement les tontines existantes dans les pays d’accueil, en choisissant la structure légale la mieux adaptée au contexte national.
3. Créer des plateformes numériques partagées (applications, groupes sécurisés) pour la gestion transparente des tontines et des fonds communautaires.
4. Développer des fonds d’études communautaires pour financer les jeunes talents sans ressources, en mobilisant les membres de la diaspora comme donateurs ou prêteurs à taux zéro.
5. Créer des associations professionnelles par secteur (médecine, droit, technologie, agriculture, finance) pour mobiliser le capital humain de la diaspora comme ressource collective.
6. Organiser des caravanes d’investissement annuelles au Cameroun — des délégations structurées qui identifient des projets, évaluent les opportunités et coordonnent les investissements collectifs.
7. Négocier des accords avec des banques des pays d’accueil pour des produits financiers adaptés à la diaspora : comptes d’épargne transnationaux, prêts à taux préférentiels pour les investissements au Cameroun, garanties pour les projets communautaires.
8. Plaider collectivement auprès du gouvernement camerounais pour la réduction des coûts de transfert, la protection juridique des investissements diasporiques et la création d’un cadre fiscal favorable.
9. Créer des programmes de mentorat intergénérationnel dans la diaspora, où les membres établis accompagnent les nouveaux arrivants dans leur intégration économique dans le pays d’accueil.
10. Documenter et partager les succès : chaque tontine qui réussit, chaque projet d’investissement qui aboutit, chaque entrepreneur de la diaspora qui crée des emplois au Cameroun ou dans le pays d’accueil est un modèle et une preuve de concept qui mérite d’être connu.
Conclusion : de la survie à la puissance collective
L’économie bamiléké a été forgée dans la nécessité. Ses institutions — la tontine, les réseaux d’entraide, la redistribution communautaire — ont permis à un peuple violemment éprouvé historiquement de se reconstruire avec une résilience remarquable. Cette histoire mérite respect et admiration.
Mais la résilience ne suffit plus. Le moment est venu de passer de la survie à la puissance collective. De transformer les instruments de la nécessité en instruments de la prospérité. D’adapter les tontines aux outils du 21e siècle. De structurer la diaspora en acteur économique organisé, capable de peser sur les économies des pays d’accueil et d’investir massivement dans le développement du Cameroun.
Cette transformation n’est pas une trahison de la tradition. C’est son accomplissement. Une tontine numérique qui finance un fonds d’investissement en agriculture au Cameroun est plus fidèle à l’esprit de la solidarité bamiléké qu’une tontine traditionnelle qui épuise ses membres sans produire d’accumulation collective.
La diaspora bamiléké dispose de tout ce qu’il faut : le nombre, les compétences, le capital financier, les réseaux relationnels et la volonté de contribuer. Ce qui reste à construire, c’est l’architecture institutionnelle qui permettra à ces ressources dispersées de se convertir en puissance collective. C’est le chantier de notre génération.
La richesse la plus durable n’est pas celle que l’on accumule seul. C’est celle qui permet à plusieurs de tenir debout — et de construire ensemble quelque chose que nul n’aurait pu bâtir seul.
Mə̂fò Nyàpgùŋ | Voix Plurielles — voix-plurielles.com
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