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De Chicago à Pittsburgh : le rendez-vous manqué de la mémoire bamiléké

Le roi Sokoudjou est reparti sans franchir les portes du musée consacré aux violences subies par les Bamiléké. Derrière cette visite qui n’a pas eu lieu se dessine une question plus vaste : ABC et La’akam portent-elles deux conceptions concurrentes de la renaissance bamiléké ?

— Voix-Plurielles, septembre 2026

Il est des événements qui deviennent significatifs précisément parce qu’ils n’ont pas eu lieu.

Lorsque Voix-Plurielles publiait, au lendemain de l’All Bamiléké Convention de Chicago, son analyse « De quelle renaissance bamiléké parlons-nous ? », une question restait volontairement ouverte : Sa Majesté Fo’o Sokoudjou se rendrait-elle à Pittsburgh avant de rentrer au Cameroun ? Elle n’était pas anodine.

À Chicago, le souverain de Bamendjou était l’invité d’honneur — « Guest of Honor » sur le programme officiel — de la sixième édition de l’ABC of North America, organisée du 4 au 6 septembre 2026 au Tinley Park Convention Center par l’Illinois Bamiléké Association, sous le thème « The Greatness From Our Roots » [1]. À quelque 460 miles à l’est se trouve, depuis avril, une autre institution consacrée à ces mêmes « racines » : l’International Museum of the Bamiléké Genocide, porté par La’akam, qui se présente comme le premier établissement entièrement dédié à la mémoire des violences que ses fondateurs qualifient de génocide bamiléké [2]. Le roi Sokoudjou est finalement rentré au Cameroun. La visite de Pittsburgh n’a pas eu lieu.

Reste à comprendre pourquoi — et c’est ici qu’il faut avancer avec prudence.

Ce que nous pouvons établir, et ce que nous ne pouvons pas

Deux faits sont solidement établis. D’abord, le musée existe : inauguré le 11 avril 2026 dans la région de Pittsburgh, administré par La’akam (organisme à but non lucratif enregistré aux États-Unis), il reçoit les visiteurs sur rendez-vous ou lors d’événements [2]. Ensuite, à l’issue de son séjour à Chicago, le souverain a regagné le Cameroun sans qu’aucune visite du musée n’ait été rendue publique.

Le reste relève, à ce stade, d’informations que notre rédaction n’est pas en mesure de corroborer par des sources publiques, et qu’il faut donc présenter comme telles. Selon des personnes proches du dossier consultées par Voix-Plurielles, des facilitateurs de La’akam auraient pris contact avec l’entourage du roi pendant son séjour américain pour explorer une visite du musée ; le souverain aurait renvoyé les démarches vers les responsables de l’ABC qui encadraient son séjour ; et la visite n’aurait finalement pas été organisée [3]. Nous ne disposons d’aucun document permettant d’établir la teneur exacte des échanges entre l’ABC, l’entourage royal et La’akam. Nous ne pouvons donc pas affirmer que les responsables de l’ABC auraient « interdit » au roi de se rendre à Pittsburgh. Les raisons précises de cette absence de visite, et les responsabilités respectives, méritent d’être éclaircies par les protagonistes eux-mêmes.

Un malaise qui dépasse Pittsburgh

Une autre dimension affleure derrière cet épisode. Selon plusieurs sources consultées par notre rédaction, certains responsables liés à l’ABC estimeraient que La’akam aurait contribué, directement ou indirectement, aux critiques et attaques visant l’organisation et certains de ses responsables sur les réseaux sociaux avant la convention [3]. Là encore, la prudence s’impose : nous n’avons trouvé aucun élément public permettant d’établir une responsabilité institutionnelle de La’akam dans ces attaques. Il faut distinguer nettement une perception ou une accusation interne d’un fait démontré. La’akam, en tant qu’association, n’a pas participé à l’ABC Chicago 2026, selon les informations recueillies par notre rédaction.

La question dépasse alors les querelles de personnes : comment deux organisations qui invoquent l’une et l’autre l’unité, la culture et l’avenir du peuple bamiléké en sont-elles venues à évoluer dans des espaces aussi éloignés ?

Deux organisations, deux priorités affichées

Les documents publics permettent au moins de cerner deux accents différents. L’ABC North America se présente comme une organisation faîtière réunissant les Bamiléké d’Amérique du Nord ; ses communications pour Chicago 2026 ont fortement mis en avant la culture, l’entrepreneuriat, le réseautage, la jeunesse et la création d’opportunités économiques, la convention étant présentée comme une plateforme de croissance et de mise en relation entre entrepreneurs, investisseurs et professionnels [1]. La’akam définit sa mission autrement : préserver la mémoire des violences historiques, en rechercher la reconnaissance, travailler sur les traumatismes collectifs et contribuer à une renaissance culturelle et spirituelle. Depuis 2022, elle organise des commémorations annuelles et développe, avec des partenaires universitaires, des archives de témoignages de survivants ; son partenariat avec le Holocaust Center of Pittsburgh, qui l’accompagne depuis 2022 sur les questions de mémoire, de résilience et de transmission, est documenté [4].

Il serait toutefois excessif d’en conclure que l’une ne s’intéresserait qu’à l’économie et l’autre qu’à la mémoire. L’ABC consacre une part importante de ses activités à la culture et à l’identité ; La’akam présente la mémoire comme le point de départ d’une réflexion plus large sur l’avenir. Mais les priorités affichées dessinent bien deux manières d’aborder une même question : comment construire l’avenir bamiléké ?

« The Greatness From Our Roots » — mais quelles racines ?

C’est ici que l’absence de visite prend une dimension symbolique. Le thème de Chicago était « la grandeur à partir de nos racines ». Mais que sont ces racines ? Seulement les chefferies, les danses, le Ndop, l’entrepreneuriat, la solidarité et les réussites de la diaspora ? Ou aussi les villages détruits, les maquis, les déplacements forcés, les morts de la lutte anticoloniale et les silences transmis de génération en génération ? Ces dimensions ne s’opposent pas nécessairement. Une communauté peut célébrer ses entrepreneurs et honorer ses morts, bâtir des réseaux et documenter son histoire, parler d’avenir sans demander au passé de disparaître.

Et au milieu se tenait Sokoudjou

La personnalité du Fo’o donne à ce rendez-vous manqué une portée singulière. Né en 1936, entré en chefferie à treize ans, il a connu la prison à Bafoussam, Dschang, Bafia, Yoko, Nanga Eboko et Tcholliré, avant une amnistie au terme d’une incarcération à Yaoundé (1959-1961) [5]. Sa trajectoire croise donc directement les violences qui ont accompagné la décolonisation. C’est pourquoi, dans notre précédent article, nous écrivions qu’il ne serait pas, pour ce musée, « un visiteur comme un autre ».

Sa présence dans ce lieu aurait été chargée de sens — non qu’elle eût valu validation automatique de toutes les formulations de La’akam, à commencer par le terme « génocide », dont la qualification et le périmètre continuent de faire débat sur les plans historique, politique et juridique [6], mais parce qu’elle aurait matérialisé la rencontre entre un témoin d’une époque et une institution qui cherche à en préserver la trace.

Une occasion historique manquée ?

Il faut résister à la tentation de transformer une visite non réalisée en procès d’intention. Nous ignorons ce que le roi souhaitait profondément, et quelles contraintes de santé, de protocole ou de calendrier pesaient sur un séjour déjà dense — il avait, quelques mois plus tôt, effectué un déplacement en région parisienne [5]. Et nous ne disposons pas, à cette heure, d’une version publique de l’ABC expliquant pourquoi la visite n’a pas eu lieu.

Mais on peut mesurer ce qu’aurait dit l’image : Sokoudjou devant les témoignages des survivants, face aux chercheurs travaillant sur les archives, parlant aux jeunes Bamiléké nés aux États-Unis de ce qu’il a vu, vécu ou entendu. Cette image n’aurait appartenu ni à l’ABC ni à La’akam. Elle aurait appartenu à la mémoire bamiléké.

Quand les divergences associatives prennent le pas sur l’héritage

Le véritable problème est peut-être là. Les associations naissent, changent de dirigeants, traversent des crises et parfois disparaissent. Les peuples, eux, restent. Lorsqu’un conflit entre organisations empêche — ou seulement complique — une initiative susceptible d’enrichir la mémoire collective, la question n’est plus « qui a raison entre l’ABC et La’akam ? », mais : qu’est-ce que le peuple perd lorsque ses organisations cessent de se parler ?

Si l’ABC estime que La’akam a contribué aux attaques dont ses responsables disent avoir été la cible, cette accusation mérite d’être documentée et discutée ouvertement. Si La’akam estime avoir été tenue à distance malgré sa volonté de recevoir le souverain, cette version mérite d’être entendue. Le désaccord ne devrait pas se régler par l’effacement mutuel.

L’unité n’est pas l’uniformité

Les Bamiléké ne forment pas un bloc homogène — ils ne l’ont sans doute jamais été. La pluralité des chefferies, des langues, des trajectoires migratoires, des religions et des générations produit nécessairement des visions différentes de l’avenir. L’enjeu n’est pas de supprimer les divergences, mais de construire des institutions assez mûres pour supporter le désaccord sans rompre le dialogue. Une organisation peut contester les méthodes d’une autre, critiquer ses choix, refuser ses analyses. Mais lorsqu’il s’agit de patrimoine, d’archives et de mémoire collective, il devrait rester possible de créer des espaces communs.

Le musée, au-delà de La’akam

Une distinction, enfin, est essentielle. Le musée est porté par La’akam, mais les documents et témoignages qu’il cherche à conserver concernent une histoire qui dépasse cette association. Le projet d’archives communautaires, mené par l’anthropologue Julia Barnes — spécialiste d’anthropologie des droits humains, aujourd’hui à Carnegie Mellon, précédemment à Chatham University — et par Sean Macintosh, recueille des dizaines de témoignages de survivants [7]. On peut contester La’akam, débattre de sa terminologie, questionner ses orientations. Mais une fois constituées, ces archives posent une autre question : à qui appartient la mémoire d’un peuple ?

Il faudra que les parties se parlent

Voix-Plurielles estime que cette affaire mérite désormais autre chose que des conversations privées et des accusations circulant sur les réseaux. L’ABC devrait pouvoir exposer sa lecture des événements ; La’akam, la sienne ; et si Sa Majesté Sokoudjou ou son entourage souhaite préciser les circonstances dans lesquelles la possibilité d’une visite a été évoquée puis abandonnée, cette parole serait précieuse. Notre rédaction publiera les réponses ou rectifications documentées de chacune des parties. L’objectif n’est pas de fabriquer une guerre ABC contre La’akam, mais de comprendre pourquoi deux institutions qui parlent, chacune à sa manière, de renaissance bamiléké peinent tant à se rencontrer.

Après Chicago, une question demeure

Chicago 2026 voulait célébrer la grandeur venue des racines. Pittsburgh veut préserver la mémoire des blessures enfouies sous ces mêmes racines. Peut-être la véritable renaissance ne se trouve-t-elle exclusivement ni à l’une ni à l’autre, mais dans la capacité de relier les deux. La réussite économique sans mémoire risque une prospérité sans profondeur ; la mémoire sans construction de l’avenir risque de s’enfermer dans le passé. Un peuple a besoin des deux : d’entrepreneurs et d’historiens, d’investisseurs et d’archivistes, de fêtes où l’on danse et de lieux où l’on se recueille, de conventions qui imaginent demain et de musées qui empêchent hier de disparaître.

Sa Majesté Sokoudjou est rentrée au Cameroun sans franchir les portes du musée de Pittsburgh. Ce qui aurait pu être une rencontre historique n’a pas eu lieu. Mais une autre rencontre reste possible : celle des différentes visions de la renaissance bamiléké. Encore faut-il accepter de traverser la distance qui sépare l’une de l’autre. Et cette distance-là ne se mesure pas en kilomètres.

— Voix-Plurielles

Note de la rédaction

Les éléments relatifs aux démarches entreprises pour organiser une éventuelle visite de Sa Majesté Sokoudjou à Pittsburgh, ainsi que les propos prêtés à certains responsables de l’ABC, proviennent de sources consultées par Voix-Plurielles et ne sont pas, à la date de publication, corroborés par des déclarations publiques des parties. Nous les distinguons donc expressément des faits établis par des sources publiques (existence et régime de visite du musée ; identité, thème et dates de la convention ; biographie du souverain). Les propos tenus par le Fo’o Sokoudjou pendant la convention sont rapportés d’après les interventions entendues et relayées ; leur formulation exacte sera précisée dès qu’une transcription ou une vidéo intégrale sera disponible. Voix-Plurielles invite l’ABC North America, La’akam et l’entourage de Sa Majesté à apporter toute précision ou contradiction utile ; toute réponse substantielle sera intégrée à une mise à jour de cet article.

Sources

[1]: All Bamiléké Convention of North America — ABC Chicago 2026 (6ᵉ édition), Illinois Bamiléké Association, Tinley Park Convention Center (18451 Convention Ctr. Dr., Tinley Park, IL), 4-6 septembre 2026, thème « The Greatness From Our Roots », devise « One People – One Destiny », Sokoudjou présenté comme « Guest of Honor ». Site officiel abc.yayatoh.com ; fiche « Choose Chicago » (choosechicago.com).

[2]: International Museum of the Bamiléké Genocide (aussi désigné National Museum of the Bamiléké Genocide), région de Pittsburgh (Pennsylvanie), inauguré le 11 avril 2026, administré par La’akam, visitable sur rendez-vous ou lors d’événements. Bamilekemuseum.com ; Lebledparle, Bamiléké museum in the US to preserve memory of colonial-era violence (avril 2026); MMI News (avril 2026).

[3]: Informations recueillies par Voix-Plurielles auprès de sources proches du dossier : démarches de facilitateurs de La’akam en vue d’une visite, renvoi vers les responsables de l’ABC, non-tenue de la visite, et perception, du côté de responsables liés à l’ABC, d’une contribution de La’akam aux attaques en ligne précédant la convention. Éléments non corroborés publiquement à la date de publication ; présentés comme le fruit de l’enquête de la rédaction et non comme des faits établis. Voir la Note de la rédaction.

[4]: Mission de La’akam (mémoire, reconnaissance, travail sur le traumatisme, renaissance) et partenariat, depuis 2022, avec le Holocaust Center of Pittsburgh (parallèle entre « bamiphobie » et antisémitisme, appui aux commémorations et aux témoignages). Holocaust Center of Pittsburgh, Our Work with La’akam; présentation officielle de La’akam. Sur les priorités affichées de l’ABC, voir la note [1].

[5]: Jean-Rameau Sokoudjou, Fo’o de Bamendjou, né en 1936, entré en chefferie à 13 ans (1953) ; incarcérations à Bafoussam, Dschang, Bafia, Yoko, Nanga Eboko et Tcholliré, amnistie après emprisonnement à Yaoundé (1959-1961) ; double statut de chef bamiléké et de patriarche en pays bulu, sa terre d’adoption. Wikipédia (en), Jean-Rameau Sokoudjou ; Africa-Press / Jeune Afrique, Jean Rameau Sokoudjou, roi rebelle des Bamendjou (2021). Déplacement en région parisienne (Sarcelles) le 8 mai 2026 : AllAfrica (février 2026).

[6]: Sur le débat autour du terme « génocide » : usage revendiqué par La’akam et une partie de la communauté, mais qualification non retenue juridiquement par la Commission mixte franco-camerounaise (rapport de janvier 2025, dir. Karine Ramondy / Blick Bassy), qui juge les violences « extrêmes » sans se dire habilitée à les qualifier de génocidaires ; reconnaissance par Emmanuel Macron d’une « guerre » au Cameroun (lettre de juillet 2025, rendue publique en août 2025). Franceinfo (janvier 2025) ; Reuters/AP (août 2025) ; Lebledparle (avril 2026).

[7]: Projet d’archives communautaires de La’akam : premiers témoignages recueillis par l’anthropologue Dr. Julia Barnes (spécialiste d’anthropologie des droits humains, Carnegie Mellon University ; précédemment Chatham University) et Sean Macintosh ; collection réunissant désormais des dizaines de voix de survivants. Our Story, bamilekemuseum.com ; Holocaust Center of Pittsburgh, Our Work with La’akam ; profil professionnel de Julia G. Barnes. (La version antérieure de ce dossier évoquait une confirmation de « l’Université de Pittsburgh » : l’implication universitaire documentée passe en réalité par Chatham University / Carnegie Mellon et le Holocaust Center, non par un département de l’Université de Pittsburgh.)

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